A l'Olive de Kalamata

Une pièce de théâtre écrite par Vlàkas.

Catégorie: Acte premier

Acte premier – Scène XXII

Rêveur, Téléphas le regarde qui s’éloigne. Il murmure.

Téléphas        Un chien fou.

Xanthippe        Qui vient te lécher la main.

Téléphas        Sciemment ou non, demain il me la mordra…

Un temps.

Téléphas        Apporte donc une coupe.

Xanthippe remonte l’escalier, tenant la besace, la regardant de temps à autre. Elle avance une main ers elle, et puis change d’avis. Elle rentre dans l’appartement. Téléphas caresse l’olivier, en redresse quelque branche, va poser le vase en train sur l’étagère et se plante devant la statue de Dionysos. Un temps. On entend des merles. Xanthippe redescend avec une coupe. Elle y verse du vin de l’amphore puis la tend à son mari qui prend un peu de temps avant de réaliser la présence de sa femme. Il lui sourit puis verse quelques gouttes de vin au pied du socle.

Téléphas        A ta santé !

RIDEAU

<= Acte 1 – Scène XXI                                                               Acte 2- Scène I =>

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

Publicités

Acte premier – Scène XXI

Xanthippe apparaît au balcon et minaude en renouant son ruban.

Xanthippe        Parle-t-on encore de moi ?

Pélopidès        Souhaites-tu voir ta silhouette sur une jarre d’huile, dans toutes les cuisines ?

Xanthippe s’esclaffe.

Xanthippe        Par les Dieux ! Surtout dans la cuisine de Pyrrhine !

Pélopidès        Allons ! Téléphas, peut-on lui refuser cette petite joie ?

Téléphas se lève et se dirige lentement vers Pélopidès auprès de la statue.

Téléphas        Mon jeune ami, je ne crois guère à la charité de l’homme, et encore moins à celle de soi-disant dieux qu’il me faudrait flatter… et que les prêtres nous forcent à craindre. Seuls quelques ivrognes dépenaillés, un jour, ont partagé leur pain avec moi… sans aller jusqu’à me tendre leur gourde. Alors, toi ! Pourquoi m’aiderais-tu ?

Pélopidès        Pour obliger mon père.

Téléphas        Ton père ?

Pélopidès        Poniros, du dème de Kalamata. L’auteur de mes jours.

Téléphas        Perdrais-tu l’esprit ? Tu me dis l’avoir fui !

Pélopidès        Poniros dédaigne son fils certes mais n’en aime l’or… que davantage. Grâce à ton unique talent… et aux charmes évidents de ta femme – et pour peu que les vents d’Eole les poussent – des navires porteront notre huile – ainsi que l’image de la belle Xanthippe – jusqu’aux colonnes d’Hercule. Son oliveraie prospérera. En enrichissant Poniros, j’accomplis mon devoir de fils ; en te rendant célèbre, je m’honore.

Xanthippe descend, somptueuse, l’escalier. Pélopidès lève un bras, emphatique.

Pélopidès        De toi, charmante Xanthippe, d’innocents enfants parleront, en trempant leur quignon de pain frotté d’ail dans l’huile de Kalamata. Ton image certes ne les corrompra pas.

Pélopidès continue à déambuler. Xanthippe fait des mines. Téléphas regarde l’un et l’autre, perplexe.

Pélopidès        Eh, bien, Téléphas m’engages-tu ?

Téléphas        Je crois plus à ton regard clair qu’à tes promesses.

Pélopidès va reprendre son bâton et son chapeau.

Xanthippe        A peine arrivé tu nous quittes ?

Pélopidès        Le temps d’aller chercher quelques affaires.

Téléphas        A Kalamata ?

Pélopidès tend sa besace à Xanthippe.

Pélopidès        Que t’importe ?… Douce Xanthippe, veux-tu bien garder ma besace ?

Téléphas sourit.

Téléphas        Ne crains-tu point, de la femme, sa curiosité ?

Pélopidès        Xanthippe m’a vu nu. Que pourrait-elle espérer de plus ?

Téléphas        Tu es vraiment un enfant. La nudité, ami, recèle plus de mystère que le vêtement. Demande à Praxitèle au passage ; il t’en dévoilera – on non – les pièges.

Xanthippe        Reviendras-tu bientôt ?

Pélopidès        Belle Xanthippe, je te le promets.

Pélopidès sort par la droite.

<= Acte 1 – Scène XX                                                         Acte 1 – Scène XXII =>

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

Acte premier – Scène XX

Téléphas se lève, va aux étagères, tripote ses vases.

Téléphas        Tu n’évoques que des vases destinés aux vieillards libidineux, aux adolescents boutonneux… des vases qu’Atticos peint à la demande et cuit à la chaîne. Selon moi, l’art véritable doit se pratiquer ailleurs.

Pélopidès retourne à la statue de Dionysos.

Pélopidès        Ton talent, Téléphas, se destine à irriguer un art exsangue. Va de l’avant !

Téléphas        Est-ce une injonction d’essence divine ?

Pélopidès pouffe.

Pélopidès        Allons ! Tu ne crois ni aux Dieux, ni aux fumeuses prédictions.

Téléphas hausse les épaules et brusquement donne l’impression de s’affaisser, comme écrasé par la fatalité.

Téléphas        Autant croire aux hommes ou… à un seul dieu, peut-être…

Pélopidès pivote sur un Téléphas qui reprend place sur son tabouret.

Pélopidès        Que veux-tu dire ?

Téléphas        Ne vois-tu pas que le Grec méprise les grotesques créatures qu’il a lui-même créées ? A Tarente, des vases circulent sur lesquels les dieux, en costumes bouffons, grimacent. Parfois, dans le désordre de mes pensées, j’essaie de concevoir un dieu unique, juste et bon ; sans doute me convaincrait-il…

Pélopidès        Mâle ou femme, ton Dieu ?

Téléphas paraît réellement surpris.

Téléphas        Que veux-tu dire ?… M’infligerais-tu quelque sarcasme ?

Pélopidès déambule, comme sous l’emprise de quelque évocation.

Pélopidès        Croire en la femme revient à croire au divin : elle donne la vie.

Téléphas        Tu me troubles et … je ne sais que dire.

Pélopidès        Va de l’avant !

Les deux hommes se font face. Téléphas baisse les yeux et soupire.

Téléphas        Non.

Pélopidès        Serais-tu lâche ?

Téléphas        Certaines lâchetés exigent plus de courage que la bravoure au combat. Je pense à Xanthippe.

Pélopidès        Penses-tu à son plaisir de se voir un vase comme dans un miroir, telle Phryné devant sa statue de marbre blanc ?

<= Acte 1 – Scène XIX                                                        Acte 1 – Scène XXI =>

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

Acte premier – Scène XIX

Xanthippe réapparaît avec l’amphore et d’autres coupes. Elle descend l’escalier.

Téléphas        Ta jeunesse t’excuse. Je ne peins que des œuvrettes, loin des courants qui baignent la Grande-Grèce de Tarente à Poséidônia… D’où pouvais-tu bien connaitre mon art ?

Pélopidès        De chez Scopos, que j’ai salué, où j’ai vu une de tes œuvres.

Xanthippe        Scopos ? Le fabricant de miel ? Agathon, notre parasite, y sévit.

Xanthippe pose les coupes sur le banc et verse du vin. Pélopidès rigole et Téléphas le regarde, étonné.

Pélopidès        Dans ta coupe, infortuné Téléphas, le chien mangeait sa pâtée.

Téléphas         Ces bêtes ont du flair… Agathon y a aussi son écuelle, je présume : on le sait mon ami.

Xanthippe pose l’amphore, offre sa coupe à Pélopidès puis la sienne à Téléphas. Ceci pendant la réplique de Pélopidès.

Pélopidès        Ecoute, Téléphas, j’admire que, loin du formalisme grec, et plus loin encore de la stylisation égyptienne, tu traces la voie d’un art nouveau, tout en profondeur, que même à Tarente on ignore. Sous tes doigts, l’image de ta femme exulte et s’épanouit. Plantureuse, elle rejette l’androgyne, affirme sa nature foncière, évoque enfin une sensualité sans équivoque aucune.

Mains aux hanches, Xanthippe éclate de rire.

Xanthippe        Quelque jeune berger t’aurait-il donc fait souffrir ?

Pélopidès        Par les Dieux ! J’attends encore cette divine souffrance.

Téléphas        Dieux accolés à divine ? Ta rhétorique boîte autant que mon âne.

Pélopidès        Certes, le discours doit suivre des règles … que la passion ignore.

Tous deux boivent. Pélopidès va regarder la statue puis s’en retourne vers l’olivier.

Pélopidès        Il m’insupporte de te voir méconnu. Je suis riche, d’une richesse qui ne doit rien à mon père. Laisse-moi t’aider.

Téléphas se lève aussi et va caresser l’olivier.

Téléphas        En m’achetant des récipients pour tes olives ?

Pélopidès lui effleure le bras, ravi.

Pélopidès        Téléphas !… De peindre mes yeux, tu as lu ma pensée. Imagine Xanthippe sur une jarre….

Téléphas        Dionysos obscurcit ton esprit.

Pélopidès        Et l’huile présentée par ta femme éclairera nos lanternes.

Téléphas        Je ne fabrique pas de jarres.

Xanthippe minaude.

Xanthippe        Tu le devrais, mon bon. Je m’y épanouirais volontiers.

Téléphas        Essaierais-tu de te montrer sotte ?

Téléphas, agitant les bras, va se rasseoir à la fontaine. Laissant l’amphore, Xanthippe remonte son escalier et, féminine, s’accoude à la balustrade. Pélopidès se dirige vers le buste de Dionysos.

Pélopidès        L’huile enfin aura un visage, comme le vin, celui-ci.

Xanthippe        Attends !… Tu veux dire… Que l’on me verra à tous les carrefours ?

Pélopidès        Des chariots véhiculeront ton image à travers le pays.

Téléphas se tape sur les cuisses.

Téléphas        Et pourquoi pas sur l’Acropole ? Femme ! Tu déraisonnes et, Pélopidès mon ami, reprends-toi : vin et passion t’égarent.

Pélopidès        La frustration égare le Grec, et plus encore l’Athénien. Son art, révélateur d’une âme dévoyée, lui fait représenter la femme comme un vulgaire objet… Et pis encore !

Téléphas ricane.

Téléphas        Tu te révèles paradoxal, mon bon, n’est-ce point dévoyer Xanthippe que de la représenter sur un vulgaire objet ?

Pélopidès        Le vulgaire objet, Xanthippe l’ennoblira de sa présence. Vois ! Son sourire n’a rien de libidineux. En le contemplant, le Grec ne craindra plus la femme – comme souvent il le fait – et cessera de se réfugier dans les bras de l’adolescent.

Xanthippe        Par Aphrodite ! Tu as raison !

Téléphas        Sornettes.

Pélopidès        Vois nos vases : l’infortuné mâle y exhibe une tumescence inquiète qui disparaît à l’approche du delta.

Xanthippe        Enfant, je t’approuve.

Téléphas        Fariboles.

Pélopidès        Crois-tu ? As-tu remarqué que nos satyres poursuivent la Bacchante puis, alanguis, se… tutoient allégrement à l’ombre d’un buisson…

Xanthippe        En laissant la femelle insatisfaite.

Téléphas soupire.

Téléphas        C’est ma foi vrai.

Pélopidès va s’asseoir auprès de Téléphas, sur la margelle.

Pélopidès        Nos poteries montrent, non point une joie de vivre, mais un désarroi. La création s’essouffle. Sentent le vent tomber, ton beau-frère descend les voiles et œuvre dans la sueur. En ôtant ses vêtements à la femme, il lui ôte l’âme.

Téléphas        C’est ma foi vrai.

Pélopidès        Oui ! Téléphas, une beauté dérisoire ricane sur les peintures d’Atticos. Toute la vaisselle de Scopos vient de chez Atticos, excepté l’écuelle du chien.

Téléphas        Homme, tu commences à m’effrayer.

Pélopidès        N’aie crainte. Toi, tu révèles la femme – ta femme ! dans sa splendide dignité.

Xanthippe        Enfant… Tu réveilles en moi un trouble profond.

Téléphas        Femme ! Retourne donc dans ta cuisine !

Xanthippe        Oh ! la, la…

Xanthippe rentre dans l’appartement.

<= Acte 1- Scène XVIII                                                        Acte 1 – Scène XX =>

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

Acte premier – Scène XVIII

Pélopidès pouffe.

Pélopidès        Comment la supportes-tu ?

Téléphas        Dois-je me répéter ? Je l’aime.

Téléphas travaille encore un peu, regarde son œuvre, opine, puis pose coupe et fusain.

Téléphas        Assieds-toi et causons. Ta démarche m’intrigue. Quel bon vent t’a poussé dans cette ruelle ?

Pélopidès se rhabille, de dos, puis va regarder le vase que vient d’achever Téléphas. Tous deux se regardent. Téléphas se permet un petit rire.

Téléphas        Ton père te reconnaîtrait-il ?

Pélopidès hoche la tête et soupire, manifestement conquis.

Pélopidès        Oui, Téléphas… C’est bien moi et, plus encore… Le regard, profond… d’une intense pureté.

Téléphas        Une simple esquisse. Tu ne m’as pas répondu

Pélopidès revient lentement vers l’olivier et le caresse. Il en arrache une feuille qu’il hume. Ceci pendant sa réplique.

Pélopidès        Par la porte Dipylon, je suis entré à Athènes. Rue des Trépieds, j’ai vu travailler Praxitèle pour qui posait cette coquine de Phryné. Elle m’a souri. Lui m’a offert à boire. Puis, sur l’Acropole où passe un souffle d’éternité, j’ai assemblé un bouquet de fleurs de camomille que j’ai déposé au pied de l’olivier sacré d’Athéna. Les marches redescendues, je me suis régalé d’un poisson grillé arrosé d’une coupe de vin de Samos… Enfin, ton olivier, j’ai vu… et je me suis arrêté.

Téléphas va s’asseoir au bord de la fontaine

Téléphas        Etait-ce le seul, hormis celui d’Athéna ?

Pélopidès        Le seul, chez un potier, assurément… Chez le plus grand des potiers.

Téléphas        Moi, je te désaltère et toi, tu me paies en ironisant.

Pélopidès minaude.

Pélopidès        En posant.

<= Acte 1 – Scène XVII                                                       Acte 1 – Scène XIX =>

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

Acte premier – Scène XVII

Un temps. Xanthippe apparaît et s’accoude, admirative, à la balustrade

Téléphas        Offre-moi donc ton profil.

Pélopidès effectue un quart de tour, languide, et sourit béatement au public, mains toujours croisées sur le sexe.

Téléphas        De l’autre côté.

Pélopidès        Je t’offre mon plus beau profil.

Téléphas        Sans doute mais tes anneaux m’agacent. Ne pourrais-tu les ôter ?

Pélopidès effectue un demi-tour.

Pélopidès        Pas des anneaux, Téléphas, mais une chaînette.

Téléphas        En or.

Pélopidès        La chaîne symbolise la condition d’esclave, quel que soit son métal ou ses dimensions.

Et Téléphas de grommeler.

Téléphas        Curieux esclave, en vérité, qui me sert gracieusement et offre de fournir sa propre pitance… Et cache ton bras droit ! Je vois encore tes méchants anneaux.

Pélopidès        D’autres hommes, et des plus virils, portent des bijoux.

Téléphas        L’or me révulse qui couvre ces grotesques idoles élevées à la gloire de ce que les simples d’esprit appellent… des dieux.

Pélopidès        Tu méprises les fidèles.

Téléphas        Quels fidèles ? L’Hellène manipule les marionnettes qu’ils ont crées et joue à se faire peur. Ha ! Non seulement il invente un imbécile barbu qui roule des yeux et lance des éclairs mais, mais, mais… il lui octroie une épouse acariâtre devant laquelle le malheureux file doux… comme tout Grec qui se respecte d’ailleurs ; ce qui n’empêche nullement ce fier-à-bras de tromper Héra avec qui passe à sa portée : femme, adolescent… ou autre.

Pélopidès        Autre ?

Téléphas        Je te laisse deviner. Les troupeaux ne manquent guère et, au son de la flûte…

Pélopidès        Pan !

Téléphas s’esclaffe et Pélopidès secoue la tête.

Pélopidès        Tu méprises donc l’adorateur d’idoles.

Téléphas        Non. Les fabricants de dieux.

Pélopidès fait un geste emphatique mais sourit afin d’en atténuer la portée.

Pélopidès        Des Dieux, Téléphas, crains la colère.

Téléphas regarde le ciel.

Téléphas        Le ciel est bleu. Tes dieux dorment.

Téléphas travaille. Il tend son fusain pour mesurer.

Téléphas        Mon beau-frère Atticos – qui vend plus que moi – me préoccupe davantage… et Xanthippe aussi qui me châtie un peu tous les jours. Voilà qui suffit à ma peine.

Pélopidès        Pourquoi restes-tu avec elle ?

Téléphas        Elle entretient le potager.

Pélopidès pouffe dans sa main.

Pélopidès        Tu es cynique.

Téléphas        Réaliste. Le Grec moyen craint les dieux… et sa propre femme. Je ne m’afflige que des humeurs de Xanthippe.

Pélopidès        Prends garde, Téléphas. Ils t’entendent.

Téléphas        Où sont-ils ?

Pélopidès        Partout.

Téléphas montre la statue.

Téléphas        Dois-je invoquer cet ivrogne ?

Pélopidès        L’homme a créé son image. Les Dieux flottent dans l’air ambiant.

Téléphas se dresse, et va et vient le long de la rampe. Et puis, il montre la fontaine, les rochers et enfin l’olivier.

Téléphas        Je ne les vois ni dans la source, ni dans les rochers, ni dans le vent qui fait bruisser le feuillage de mon arbre.

Pélopidès soupire, et Téléphas surpris se tourne vers lui.

Pélopidès        Comme moi, tu crois en l’olivier.

Téléphas        Quand je le touche, j’y sens l’empreinte de mon grand-père, de mon père. Vois-tu, Pélopidès, l’arbre donne sa force, ses fruits et sa fraîcheur… et ne demande rien.

Pélopidès        L’olivier surtout, autrement plus sobre qu’un …Athénien.

Tous deux sourient.

Téléphas        Tout comme l’arbre, Xanthippe m’offre sa force, ses fruits et sa fraîcheur. Et parfois même, elle me montre de l’aigreur : cela me stimule.

Pélopidès pouffe.

Pélopidès        Il est vrai que, dans le vinaigre, se conserve le cornichon.

Téléphas        Si tu penses m’offusquer, tu te trompes. Le cornichon rafraîchit le corps de l’homme assoiffé…

Il allonge un bras en direction d’un balcon vide.

Téléphas        … tout comme la beauté irrigue son âme.

Téléphas retourne à son tabouret, à son dessin.

Téléphas        Je crois à l’art… à la beauté… et tous deux me fuient.

Pélopidès pouffe dans sa main.

Pélopidès        Je suis à tes côtés, maître.

Téléphas        Cesse donc de minauder comme une pucelle. Tu me rappelles ce coquin d’Agathon.

Pélopidès        Qui est-ce ?

Téléphas        Tu as dû l’apercevoir dans nos ruelles : une vieille traînée… un de mes rares amis. Agathon parasite les bonnes tables… et viens jeûner chez moi… Diable d’homme mais toi, toi en venant servir un pauvre potier, beau comme tu es, quel crime expies-tu donc ?

Pélopidès        Quel crime expie ton parasite en venant jeûner chez toi ?

Téléphas        Tu éludes.

Pélopidès        Mon crime ? Celui d’être un fils de famille en révolte avec l’autorité paternelle…. Il se trouve que j’ai stupidement blessé l’auteur de mes jours ; il m’a chassé et, mon nom, il ne veut plus entendre.

Téléphas        Belle révolte qui te fait conserver des liens dorés. Tu es fils de … Poniros, m’as-tu dit.

Pélopidès        Du dème de Kalamata où mon père fait suer et l’olive et l’esclave… pour un peu de ce métal, qu’à ta façon, j’abomine.

Téléphas soupire.

Téléphas        Comme Diogène, je vivrais bien dans un tonneau.

Pélopidès        Avec femme et belette ?

Téléphas        Xanthippe sûrement. Pas ma belette. La coquine est d’un naturel délicat.

Pélopidès        Elle se régalera de mes grives au miel et… permets-moi de t’en préparer aussi

Téléphas        Va-t-en aux corbeaux !

Pélopidès        Tout de suite, maître ?

Téléphas        Prends cela pour de la rhétorique. Reste donc immobile et bien de profil.

Pélopidès lève un bras nonchalant, laisse pendre l’autre, passe une main sur sa blonde chevelure ; deux gestes qui révèlent sa nudité à Xanthippe. Elle joint les mains, murmure puis regarde l’éphèbe avec gourmandise.

Xanthippe        Tu es réellement beau, Hermès.

Pélopidès pointe un doigt vers la statue du dieu barbu.

Pélopidès        Et lui ?

Xanthippe s’esclaffe.

Xanthippe        Dionysos, beau ?

Téléphas        Chacun a sa beauté, femme. La tienne ne plait pas à tout le monde.

Xanthippe        Dionysos n’a pas le profil d’un amant.

Téléphas        Le Grec l’a souvent… de dos.

Xanthippe        La vulgarité te sied mal, Téléphas.

Téléphas        Vraiment, je te choque ? Et pourtant, tu applaudis Aristophane.

Xanthippe        Sa trivialité se masque sous le talent. L’artiste et la femme se fardent. Tu n’entends rien ni à l’un ni à l’autre.

Téléphas        Cesse de jacasser et rapporte-nous à boire.

Xanthippe disparaît dans la maison.

<= Acte 1 – Scène XVI                                                     Acte 1 – Scène XVIII =>

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

Acte premier – Scène XVI

Pélopidès verse quelques gouttes à terre puis lève sa coupe.

Pélopidès        Aux Dieux !

Téléphas        A l’homme.

Tous deux boivent.

Téléphas        Dis-moi, dis-moi… Viens-tu vraiment de là-bas ? Du fin fond du Péloponnèse ?

Pélopidès        Deux semaines de marche, d’un bon pas.

Pélopidès se lève et déambule le long de la rampe. Il pivote et regarde Téléphas.

Pélopidès        Eh, bien, m’engages-tu ?

Téléphas        J’ai peine à me nourrir moi-même.

Pélopidès        N’aie crainte : j’y pourvoirai. Ta belette elle-même en sera ravie.

Téléphas lève la tête sur Pélopidès et le regarde, étonné, mais on doit sentir que, déjà, il songe à autre chose. Téléphas se caresse le menton.

Téléphas        Connait-on ma belette à Kalamata ?

Pélopidès        Elle y a sans doute des relations et… les belettes courent vite.

Téléphas contemple la silhouette de Pélopidès, penchant la tête d’un côté, de l’autre.

Pélopidès        Eh, bien ?

Téléphas        Tourne un peu pour voir ?

Pélopidès virevolte gracieusement. Un temps.

Téléphas        Accepterais-tu de poser ?

Pélopidès        Avec joie.

Pélopidès se débarrasse de la coupe et vient prendre une attitude d’éphèbe, face au tabouret de l’artiste. Téléphas va chercher un vase sur une étagère et revient s’asseoir.

Téléphas        Ton chapeau. Ta tunique.

De dos, Pélopidès pose son chapeau sur le banc, ôte sa tunique, la laisse glisser à terre. On entend de la vaisselle se briser. Les deux hommes lèvent la tête sur l’embrasure vide, se regardent et sourient. Et puis, Pélopidès fait face à Téléphas, mains croisées sur son sexe.

Téléphas        Tu es fort beau, Pélopidès… aussi beau qu’un…

Pélopidès        Qu’un Dieu.

Téléphas        Mais, de gêne devant l’inconnu, tu ne ressens point ?

Pélopidès        La nudité est pure. Le regard du béotien, parfois, la salit… mais jamais celui de l’artiste.

<= Acte 1- Scène XV                                                         Acte 1 – Scène XVII =>

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

Acte premier – Scène XV

Entre par la droite le jeune homme de tantôt : Pélopidès. Il s’arrête et lève le bras pour saluer.

Pélopidès        Salut à toi, Téléphas. Femme, je te salue.

Téléphas        Sois le bienvenu, étranger. Qui est ton père ?

Pélopidès        Poniros, du dème de Kalamata. On m’appelle Pélopidès.

Téléphas        Je constate que tu me connais, Pélopidès. Voici Xanthippe, mon épouse. Xanthippe, apporte donc à boire. Assieds-toi, Pélopidès, et dis-nous ce qui t’amène.

Xanthippe gravit les marches avec les écuelles et disparaît dans la maison. Pélopidès pose son bâton sur le banc et va passer la main sur l’olivier.

Pélopidès        Tu as un bel olivier.

Téléphas        Le père de mon père a bâti la maison à côté de l’arbre séculaire afin de nous porter chance.

Pélopidès        Tu ne me parais pourtant pas riche.

Téléphas        Je vis.

Pélopidès        Grâce aux Dieux ?

Téléphas        Malgré les prêtres. Que puis-je pour toi ?

Pélopidès revient se planter devant Téléphas, toujours assis.

Pélopidès        Je viens me mettre à ton service.

Téléphas examine l’adolescent.

Téléphas        Tu te présentes comme esclave, toi, un citoyen ? Déraisonnes-tu ?

Pélopidès        Nullement. L’esclave réagit en être humain, tout autant qu’un citoyen… et l’esclave libre, bien davantage.

Téléphas        Permets-moi de m’étonner : esclave libre me paraît paradoxal.

Pélopidès        Vraiment ? Ta femme vient de poser en chasseresse ; en est-elle une ?

Téléphas        Comme diable sais-tu cela ?

Pélopidès        Qu’importe ! M’acceptes-tu ?

Troublé, Téléphas se lève doucement et regarde l’étranger. Pélopidès reprend son bâton et affecte une attitude altière, une main offerte avec quelque négligence. Apparaît Xanthippe au balcon, avec une amphore et deux coupes.

Xanthippe        Par les Dieux, tu es Hermès. Je te reconnais.

Pélopidès        Vraiment ?

Xanthippe descend l’escalier avec autant de grâce que son embonpoint le lui permet.

Xanthippe        Ta statue, je l’ai vue, là-haut, sur l’esplanade : Hermès, le plus beau des Dieux.

Pélopidès        Femme ! Que fais-tu d’Apollon ?

Xanthippe        D’un veau, il a les yeux. Il se tient mollement et sa mâchoire est lourde. Au Pirée, j’ai vu d’autres mâles beautés.

Téléphas jette un œil mauvais sur sa femme. Pélopidès prend un air amusé.

Pélopidès        Je ferai part à Apollon de ton appréciation.

Xanthippe        Bah !… Il se consolera avec cette blondasse d’Aphrodite.

Téléphas éclate comme Xanthippe pose les coupes sur le banc et verse du vin.

Téléphas        Tiens donc ta langue !

Pélopidès        Laisse. Sa rudesse fleure bon l’air du large.

Xanthippe et Pélopidès se regardent : elle surprise, lui amusé. Téléphas semble fulminer. Il va et vient sur le devant de la scène puis vient s’arrêter devant Pélopidès, qui s’est assis sur le banc.

Téléphas        Et toi, quelles funestes raisons t’abaissent en cet état ?

Pélopidès        Ceci reste mon secret… pour le moment. Es-tu en mesure de refuser mon offre ?

Xanthippe tend une coupe à Pélopidès.

Téléphas        Je reconnais vivre dans le besoin. La Muse, en ton encontre, ne daigne pas passer devant ma porte.

Languide, Pélopidès pouffe dans sa main.

Téléphas        Cela t’amuse ?

Pélopidès        Mais toujours elle passe. Sois prêt, cependant, à l’accueillir, à la forcer ! La Muse est femme : n’hésite pas à la violer. Sache que la femelle répugne à la tiédeur.

Xanthippe sert Téléphas.

Xanthippe        Voyez-vous ça !… Que sais-tu des femelles à ton âge ?

Pélopidès joue la confusion.

Pélopidès        Je… Je parlais des Muses.

Téléphas        Celles de ton Olympe, quel qu’il soit… Garde-les, ami. Elles ne m’apportent que ce que je leur accorde.

Pélopidès        Présomption.

Téléphas        Lucidité. Xanthippe m’inspire… et suffit amplement à mon bonheur.

Pélopidès secoue un doigt.

Pélopidès        Garde donc ta passion pour l’art… et n’offusque point ces divines beautés. Elles n’admettent pas le partage.

Xanthippe        Moi, non plus !

Xanthippe reprend l’amphore avec humeur et remonte l’escalier. Les marches grincent. Les deux hommes la regardent disparaître.

<= Acte 1- Scène XIV                                                         Acte 1 – Scène XVI =>

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

Acte premier – Scène XIV

Un temps. Téléphas se dirige lentement vers le banc. Xanthippe ressort et descend avec deux écuelles. Elle en donne une à son mari et s’assied à côté de lui. Un temps.

Xanthippe        Ah !… Si nous avions un petit cochon…

Téléphas        Mange tes oignons.

Xanthippe        J’en ai la larme à l’œil.

Téléphas        Les oignons cuits ne font pas pleurer. Tu es aussi mauvaise cuisinière que modèle mais je te reconnais bonne comédienne. Mange tes oignons.

Xanthippe soupire, regarde Téléphas, lui donne du coude, souriante puis se met à manger. Un temps et Téléphas regarde sur sa droite.

Téléphas        Regarde donc qui s’avance.

Xanthippe regarde distraitement sur sa gauche puis se dresse, les yeux ronds.

<= Acte 1 – Scène XIII                                                          Acte 1 – Scène XV =>

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

Acte premier – Scène XIII

Téléphas soupire et reprend son travail.

Téléphas        Moi, je vais calmer ma faim, pas satisfaire mon appétit.

Un temps. Téléphas se lève et va regarder le buste de Dionysos. Un temps. Au balcon, réapparaît Xanthippe.

Xanthippe        Tu implores Dionysos ?

Téléphas        Je le supplie d’ôter sa vilaine figure et d’aller la placer en face de chez ta sœur.

Xanthippe        Il ne s’est pas installé ici tout seul !

Téléphas        Et il ne partira pas d’ici tout seul ! Femme, tu as perçu mon dilemme. La soupe est-elle prête ?

Xanthippe        Oui ! Seigneur et maître.

Xanthippe rit joyeusement et rentre dans l’appartement. Téléphas la regarde, amusé, et murmure.

Téléphas        Que les corbeaux te… Mais pourquoi le feraient-ils ?

<= Acte 1 – Scène XII                                                          Acte 1 – Scène XIV =>

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_