A l'Olive de Kalamata

Une pièce de théâtre écrite par Vlàkas.

Acte troisième – Scène XV

Pélopidès        Tu n’as pas répondu, Téléphas, que doit-il arriver, d’après toi ?

Téléphas        Je vois la foudre tomber sur mon olivier.

Pélopidès        Imagine-la plutôt fendre ce buste.

Téléphas        Zeus blessant un de ses enfants ? Voilà qui serait cocasse.

Pélopidès        Et le tonnerre qui suivra sera le cri de douleur d’un père.

Téléphas se prend la cuisse à deux mains.

Téléphas        Arrête ! Mon nerf ironique me lance.

Les deux hommes s’esclaffent. Xanthippe les regardent, ébaubie.

Xanthippe        Est-ce si drôle ?

Pélopidès / Téléphas    C’est l’orage.

Tous deux se tapent sur la cuisse devant une Xanthippe ahurie. Un temps et puis, elle se met à rire à l’unisson comme surgit Pyrrhine au balcon, besace à la main. Un temps.

Pyrrhine        Etes-vous tous devenus déments ?

Xanthippe / Téléphas / Pélopidès        C’est l’orage !

Pyrrhine        J’abomine que l’on s’amuse sans moi.

Xanthippe        Ne te plains pas, chérie, on pouvait choisir de s’amuser de toi.

Pyrrhine descend et remet la besace à Pélopidès qui la palpe.

Pélopidès        Il n’y manque rien ?

Pyrrhine        Fourbe ! N’y sens-tu point une coupe ?

Xanthippe        Une fiole aussi s’y trouve, emplie d’air marin.

Pyrrhine        Qu’afin, de nous deux, quelque souvenir tu gardes.

Agathon (off)        Holà !… Vous autres.

Tout le monde se fige à la voix d’Agathon.

<= Acte 3 – Scène XIV                                                        Acte 3 – Scène XVI =>

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Acte troisième – Scène XIV

Pyrrhine, gracieuse, Xanthippe, plus empotée, descendent l’escalier comme des figurantes des Folies-Bergères.

Pyrrhine        L’ai-je bien descendu ?

Pélopidès        Mieux qu’en le montant, l’autre jour, en t’inquiétant du contenu de ma besace.

Pyrrhine virevolte sur sa sœur.

Pyrrhine        Tu le lui as dit, grosse vache.

Xanthippe        Meuhh.

Toutes deux viennent s’asperger à la fontaine que quitte Pélopidès.

Xanthippe        Pour le pâté de lèvre, bel esclave, tes ordres nous avons suivis.

Pyrrhine        En paix, il repose dans sa farce.

Xanthippe soupire et caressant son bras rond.

Xanthippe        Que le temps passe vite…

Pyrrhine        Et déjà, ce bel enfant nous quitte…

Xanthippe        Movoros nous reviendra peut-être.

Pélopidès        Ce sycophante, voilà longtemps qu’on ne l’a vu.

Téléphas ricane.

Téléphas        Sur les routes, il vante sans doute, et les mérites du dieu Hermès, et l’huile de Poniros ; après tout, l’un et l’autre apportent la lumière… Te manque-t-il vraiment ?

Pélopidès        Un peu de piment rehausse la cuisine.

Très fort roulement de tonnerre. Pélopidès va mettre son chapeau.

Pélopidès        Zeus me réclame. Je pars sur l’heure.

Xanthippe / Pyrrhine        Déjà ?

Pélopidès        Quoique Dieu, je crains la pluie. Dégustez donc le pâté en mon honneur. Pyrrhine, mon amie, va donc me chercher ma besace et… prends garde dans l’escalier !

Pyrrhine remonte en accentuant ses déhanchements. Elle rentre dans l’appartement.

<= Acte 3 – Scène XIII                                                         Acte 3 – Scène XV =>

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Acte troisième – Scène XIII

Pélopidès        Qu’a-t-on besoin de théâtre, en effet ?

Pélopidès reverse à boire.

Téléphas        Pars-tu vraiment demain ?

Pélopidès        J’ai accompli ma tâche.

Téléphas        Je te l’accorde. Homme ou dieu, ta mise en scène émerveille ; tout va bien : le drame peut éclater.

Pélopidès        Aurais-tu quelque vocation rentrée ?

Téléphas        De poète tragique, de satiriste ?

Pélopidès        Seul le masque change.

Téléphas        Je crains une logique que je ne comprends pas… qui me bouleverse.

Pélopidès pouffe dans sa coupe sous le regard torve de Téléphas.

Pélopidès        Honte à celui qui parjure sa non-foi. Que doit-il arriver, d’après toi ?

<= Acte 3 – Scène XII                                                         Acte 3 – Scène XIV =>

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Acte troisième – Scène XII

Pyrrhine surgit sur le balcon, suivie par Xanthippe.

Pyrrhine        Répète, traînée !…Je suis aussi blonde qu’Aphrodite, moi !

Xanthippe        Elle est blonde de partout, elle !

Pyrrhine        Grosse vaaaache !

Xanthippe        Ha ! Tu ne pourrais pas même allaiter une belette.

Elles rentrent l’une derrière l’autre et, bientôt, on les entend rire.

<= Acte 3 – Scène XI                                                           Acte 3 – Scène XIII =>

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Acte troisième – Scène XI

Téléphas pointe le doigt sur le balcon où apparaît Pélopidès, qui porte une amphore et des coupes, qui regarde le ciel que zèbrent des éclairs. Et Téléphas de ricaner.

Téléphas        Zeus se querelle-t-il encore avec Héra ?

Pélopidès descend lentement les marches en livrant une explication sur le mode monotone, alors que Xanthippe le croise et rentre dans la maison.

Pélopidès        Simple perturbation atmosphérique caractérisée par des phénomènes électriques. Suite à de basses pressions, des vents violents poussent de lourds cumulus susceptibles d’occasionner de fortes pluies sur…

Téléphas        Tu biaises, mon bon.

Pélopidès sert à boire et tout deux s’assoient sur le banc. Tonnerre dans le lointain.

Téléphas        Dis-moi la vérité puisque bientôt tu nous quittes.

Pélopidès        Quelle vérité ?… Tout comme toi, j’observe et, tout comme toi, j’en tire des conclusions sincères ou erronées… Artiste à mes heures et humain avant tout : tout comme toi…Poniros, mon père, craint une foudre divine que j’ignore : sache que notre différent vient de là. Voilà. Tu sais tout.

Téléphas        Devrais-je te croire ?

Pélopidès        Non. L’artiste qui croit l’autre est fichu, mon bon. Ta profession de foi me vient de la bouche de Praxitèle. Comme toi, il supporte mal l’intrusion des Dieux. D’après cet éminent sculpteur, seul l’artiste crée la beauté : imagine la colère des Olympiens ! Praxitèle t’admire… et de ta femme, il aimerait faire un marbre car, de Xanthippe, seul un Praxitèle peut immobiliser le feu… car, de Xanthippe, seul un Téléphas a pu libérer l’âme.

Téléphas        Tu n’as vraiment pas l’âge de tes propos.

Pélopidès        Movoros a-t-il l’âge des siens ?

Téléphas        Le vin jeune agace le palais. Plus tard, il prend de la robe, de la rondeur. En vieillissant, il tourne parfois au vinaigre… et appelle le cornichon. Qu’es-tu venu chercher dans cette ruelle ?

Pélopidès        L’homme qui ne craint pas l’orage.

Bruit du tonnerre.

Téléphas        Mais seulement la colère de Zeus.

Pélopidès        Toi aussi, tu avances masqué. Depuis mon arrivée, je sens en toi comme une fêlure qui s’élargit de jour en jour.

Téléphas éclate de rire, et ceci pour la seconde fois depuis le début de la pièce ; et ceci à la stupéfaction de Pélopidès. Au cours de la tirade qui va suivre, Téléphas va tapoter le buste de Dionysos puis retourner s’asseoir à la margelle.

Pélopidès        Et cela te fait rire !

Téléphas        C’est la blessure du temps qui rend le marbre émouvant, pas son défaut. Regarde ! Cette représentation de ton confrère barbu brille par sa médiocrité. Qu’un Barbare en brise la pierre et Dionysos – puisque ainsi on le nomme – deviendra poignant. Devant les générations futures, il témoignera, d’Athènes, la civilisation perdue… Le sophiste dira : qu’est-ce que le mythe, sinon du vivant solidifié ? Les temples perpétuent la beauté, et les mythes, la laideur. Vois l’Egypte : que de plus gracieux que ces silhouettes qui s’avancent, immobiles, figées à jamais dans le rose granit… L’Egypte ! Un sanctuaire muet. Que sait-on de ceux qui défilèrent entre deux rangées de sphinx au pied d’un obélisque, des siècles durant ? Bah ! Du sordide des pharaons, je me passe… Du temple de Karnak, des géantes statues de Memnon, on ignore l’auteur… De ne connaître point le nom de Phidias, en déprécions-nous l’harmonie du temple d’Athéna ? Que ton bon Praxitèle – bien aimable au demeurant – ne signe pas sa statue d’Aphrodite, en perdrait-elle sa perfection ?

Pélopidès pouffe, ce qui agace Téléphas.

Pélopidès        Mais ses poteries, que d’autres fabriquent, ton beau-frère Atticos les signe.

Un temps.

Téléphas        Je préfère rester le potier inconnu.

Pélopidès        Innocent que tu es ! L’anonymat d’un seul revient à une signature. La postérité le célébrera à ce titre. Un Homère futur chantera le…

Téléphas lance sa coupe à terre.

Téléphas        Et cet aède gâteux – et pas même aveugle – fallait-il l’inviter sous mon toit ?

Pélopidès répond avec quelque négligence.

Pélopidès        Je voulais complaire aux femmes : les mythes rassurent.

Téléphas        Trouves-tu rassurant qu’un imbécile se crève les yeux ? Qu’une idiote se pende ?

Pélopidès        Œdipe avait commis un double crime.

Téléphas        Et Jocaste, sa mère, quel crime avait-elle commis ?

Pélopidès        Que veux-tu… Le désespoir tue aussi sûrement que l’épée.

On entend une dispute à l’intérieur de la maison.

Téléphas        Et emplit les poches des tragédiens.

Pélopidès        Aristophane n’est pas tragique.

Téléphas        La vulgarité enrichit aussi son homme… Au nom de tes dieux, réels ou virtuels, qu’a-t-on besoin de théâtre ?

<= Acte 3 – Scène X                                                             Acte 3 – Scène XII =>

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Acte troisième – Scène X

Xanthippe ressort avec une cruche vide et redescend la remplir.

Téléphas        J’eusse aimé ne jamais le rencontrer. Nous vivions dans l’espoir et, depuis son arrivée, la crainte me ronge.

Xanthippe        Ingrat ! Tous tes désirs, il exauce.

Téléphas        Les tiens surtout et ceux de la belette.

Xanthippe        Je le pensais meilleur cuisinier. La belette le pense également.

Téléphas        Allez donc aux corbeaux l’une et l’autre ! Sa beauté, sa générosité ne te suffisent donc pas ?

Xanthippe s’approche de Téléphas et lui caresse les cheveux.

Xanthippe        Certes, avec Pyrrhine, ma sœur, je les partage, mais il est mon esclave. Oui. Des dizaines, tu m’en proposés mais lui, avec tendresse, me regarde… Et toi aussi, bien sûr… Qu’est-ce donc, un cheval ? Tu peins un cheval ? Ne m’avais-tu pas dit que…

Téléphas        Xanthippe veut dire cheval blond, tu le sais.

Xanthippe        Je le sais. Un animal qui vit en ta mémoire, fin et racé, sans graisse superflue, comme jamais je ne le fus… Mes plantureux appâts, à l’évidence, encombraient ton esprit et… maintenant, tu t’en libères… Soit ! Appelle-moi Io, comme la génisse qu’aima Zeus… Et offre cet animal à l’authentique Xanthippe : ma sœur, qui depuis quelque temps, vit plus ici que chez elle.

Téléphas        Pélopidès l’attire. Qu’y puis-je ? De plus, Atticos a engagé cinquante potiers qui la chassent de sa maison.

Xanthippe        Que ne travaillent-ils ici ?

Téléphas        Dans cette modeste échoppe ?

Xanthippe va s’asseoir sous l’olivier.

Xanthippe        Déménageons. J’ai vu, rue des Trépieds, tout près de chez Praxitèle où le parfum de Phryné flotte encore, une charmante demeure.

Téléphas        Et tu folle, femme ? Abandonner l’olivier qui, de mes aïeux, porte l’empreinte ? Jamais !

Téléphas se lève et vient déambuler le long de la rampe, la tête dans ses mains.

Téléphas        Jamais ! Plutôt mourir.

Un temps.

Téléphas        Atticos et moi, avons passé une convention : son atelier peint à ma manière et, solitaire, je continue à créer. Toi seule – et non Pyrrhine – figure sur les vases et les bénéfices, nous nous les partageons. Aurais-tu à te plaindre ?

Xanthippe        Sans plaisir, je me gave de galettes, d’andouilles et de brioches au sésame… et grasse, je demeure. Pauvres, nous étions plus heureux.

Téléphas va la rejoindre sur le banc et lui prend l’épaule.

Téléphas        Brave Xanthippe, ma pensée, enfin tu retrouves. Partons !

Xanthippe        O homme paradoxal ! En abandonnant l’olivier séculaire ?

Téléphas        Je ne suis plus moi-même. Toi seule… Qu’importe, Partons.

Xanthippe        Mais pourquoi ?

Téléphas        Quelque malheur, je pressens.

Xanthippe se dégage en s’esclaffant, laissant sa cruche sur le banc. Elle fait quelques pas et pivote.

Xanthippe        Pas toi !

Téléphas        Tiens-tu tellement aux fines chaussures, aux tuniques de safran ?

Xanthippe        M’as-tu jamais vu en porter ?

Téléphas        Aux tripes et au gras-double ?

Xanthippe        Mes lentilles, à l’instant, et hier, et avant-hier, les as-tu trouvées détestables ?

Téléphas se lève et vient lui prendre les mains.

Téléphas        Alors, partons sur l’heure.

Xanthippe        Pour où ?

Téléphas        Partons pour Smyrne puisque Morovos n’y est plus.

Xanthippe        Comme Homère ! Lui aussi de Smyrne est parti.

Téléphas        L’un créa des images dont l’autre se repaît ; lequel est le plus coupable ?

Xanthippe se détache de son époux et va tremper ses mains dans la fontaine.

Xanthippe        En Ulysse, je ne vois rien d’infâme.

Téléphas        Un abruti qui part à la recherche de la femme d’un ami – une blonde infidèle de surcroît – un abruti qui perd dix ans de sa vie dans les vagues et les draps des créatures rencontrées au hasard de sa route… et ne revient au logis que pour s’assurer, suspicieux, de la fidélité de sa stoïque épouse : cet homme n’est-il pas infâme ?

Xanthippe        Tu réécris l’Odyssée à ta façon.

Téléphas        Tout artiste porte en lui sa vérité ; à chacun de la comparer avec celle de l’autre.

Xanthippe        Tu peins le plus célèbre de nos héros sous des couleurs honteuses… et ta compagne, grasse et brune, en fin coursier à la blonde crinière… Belle vérité que ta vérité… en vérité !

<= Acte 3 – Scène IX                                                             Acte 3 – Scène XI =>

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Acte troisième – Scène IX

Un temps.

Téléphas        Pyrrhine s’amuse.

Xanthippe        Comme un poisson séché dans l’eau.

Un temps.

Téléphas        Cette journée n’en finit pas.

Un temps.

Xanthippe        Que peins-tu ?

Téléphas        Toi.

Xanthippe        Sans me faire poser ?

Téléphas        En mon âme, tu es gravée.

Xanthippe        Ne l’étais-je point, du temps de notre pauvreté, quand mes lentilles, tu me laissais trier afin que, devant toi, mes formes opulentes je dévoile ?

Téléphas        C’était hier encore.

Xanthippe        Le temps passe sans que l’on n’y prenne garde ; déjà un mois depuis l’arrivée de Pélopidès et… j’ai pris des rides.

De la main, Téléphas se fait une visière.

Téléphas        Je ne les discerne pas.

Xanthippe        Ta vue a baissé.

Téléphas        Celles de ta sœur, je les vois.

Xanthippe        Elle les avait déjà.

Téléphas        La vue ne baisse pas en un mois.

Xanthippe        Œdipe perdit la sienne en un instant.

Téléphas        Que la peste t’étouffe, femme, et épargne-moi ces inepties.

Xanthippe éclabousse le rebord du bassin.

Xanthippe        Depuis quelque temps, tu ne décolères pas ; et Pyrrhine s’en étonne. Cet aède, qu’hier Pélopidès invita, nous a pourtant bien amusés.

Téléphas        Amusés ? Un imbécile tue son père, partage la couche de sa mère et enfin se crève les yeux ! Amusés ?

Xanthippe        Tu omets le plus drôle : la mère, désespérée, qui se pend !

Téléphas        Quoi de plus drôle en effet qu’un pendu se balançant au bout de sa corde ? Et vous, et vous, à la lyre de cet imbécile, vous étiez accrochés, buvant les accents de cette histoire mille fois contée, et peinte chaque fois sous des couleurs différentes, de plus en plus répugnantes par l’ajout du sang, comme la sauce dont on nappe le mouton embroché… Que ta sœur soit sotte, soit, mais toi, Xanthippe, si humaine, pourquoi dans les mythes te refugies-tu ?

Xanthippe vide sa cruche dans la fontaine et la remplir de nouveau.

Xanthippe        Sans doute que, de mon passé, j’ai quelque peu honte.

Téléphas        Vraiment ! Et Pyrrhine, non ?

Xanthippe        J’avoue que l’or éblouit un peu sa mémoire. La pauvrette s’est si souvent dénudée.

Téléphas ricane.

Téléphas        Et pas toi ?

Xanthippe        Ne m’as-tu point dit qu’en Egypte ce métal précieux recouvre les morts ? Mais moi, Télephas, je suis vivante ! Désespérément vivante !

Téléphas ricane encore, cruel.

Téléphas        Pyrrhine, non ?

Xanthippe remonte les marches, avec sa cruche, lourdement.

Xanthippe        Ma sœur s’est construite une image à la mode et cette image, elle la regarde déambuler ; cette image, j’avoue la contempler aussi : par envie, mais sans jalousie.

Téléphas        Tourne-toi et regarde vers demain.

Xanthippe        Demain ?

Elle franchit les dernières marches, stoppe un temps puis pivote sur Téléphas.

Xanthippe        Demain !… Demain, Pélopidès sera parti.

Un temps et puis, Xanthippe rentre à l’intérieur.

<= Acte 3 – Scène VIII                                                           Acte 3 – Scène X =>

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Acte troisième – Scène VIII

Téléphas se remet u travail. Un temps. Xanthippe sort avec une cruche. Du palier, elle regarde Téléphas. Dans la maison, on entend le rire de Pyrrhine. Un temps. Tonnerre au lointain. Xanthippe descend puiser de l’eau à la fontaine et s’assied sur la margelle. Pyrrhine surgit en riant puis pénètre à nouveau dans la maison.

<= Acte 3 – Scène VII                                                           Acte 3 – Scène IX =>

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Acte troisième – Scène VII

Après un temps, Téléphas cesse de travailler, pose les mains sur les hanches, regarde Agathon qui revient, souriant et nonchalant, en tapotant les plis de son manteau.

Agathon        Excuse-moi, ami. Déesse nature a ses exigences.

Agathon s’esclaffe en désignant le buste.

Agathon          J’ai décidé, dorénavant, de respecter ce noble vieillard aux pieds duquel l’un et l’autre avions coutume de sacrifier.

Téléphas        Brave Agathon, pourquoi tiens-tu donc tant à provoquer les sarcasmes ? Depuis des lustres, ces effigies connaissent nos railleries et ne s’en formalisent point. Ton geste, j’apprécie mais, reconnais qu’il est dérisoire.

Agathon        A chacun son talent. A chacun son pinceau. J’aime aussi à être remarqué.

Téléphas        En singeant cet adolescent ?

Agathon va se laver les mains à la fontaine.

Agathon        La jeunesse m’attire, tu le sais.

Téléphas        L’enfant doit prendre exemple sur l’aîné. Pas l’inverse.

Agathon pouffe.

Agathon        Devrais-je m’inspirer de Movoros ? Au nom de notre amitié, Téléphas, que crains-tu ? Tu nies l’existence des Dieux, tu te fais le héraut de cette négation et voilà que quelques nuages te font douter.

Téléphas        Ma propre vie n’a été que doutes. Admire ce libidineux barbu : il existe, non ?

Agathon        Je vois un buste de pierre qui, depuis toujours, hante le carrefour : tête de vieillard exultant, au nez rubicond, suant la boisson par toutes ses pores et que l’on propose, à chaque coin de rue, pour l’édification des citoyens, petits et grands, et autres ivrognes potentiels. Un tâcheron les sculpte à la chaîne comme Atticos façonne et peint ses vases. Praxitèle, en les voyant, se couvre la tête de son manteau.

Téléphas va se rafraîchir la nuque à la fontaine.

Téléphas        Praxitèle n’a pas créé l’eau de cette fontaine.

Agathon, quelque peu désespéré par la réaction de son ami, lève les bras au ciel. L’autre le regarde, amusé.

Agathon        Non, Téléphas. Ni l’anguille qui dans l’onde se faufile, ni l’anchois fameux, ni le parasite qui, dans les familles, s’introduit comme le Grec à Troie, en son cheval de bois…

Téléphas        Agathon !

Agathon        Ne te fâche pas, ami. Tu admets la nature et souhaite un Dieu juste, clément et charitable… Oh ! Je te connais. Maintes fois sous mon manteau, t’ai-je entendu grommeler… Jamais tu n’acceptas les fantoches dérisoires qui, sur l’Olympe, s’agitent en vain.

Téléphas        T’écoutes-tu parler ?

Agathon, surpris, regarde autour de lui.

Agathon        Absolument. Je trouve ma voix mélodieuse et mes propos charmants, mais… qu’entends-tu par là ?

Téléphas        Mes idées, à l’égal d’une mauvaise peinture, déteignent… et tu risques de faire les frais du nettoyage.

Agathon        Des coups, déjà, j’ai pris pour ta défense.

Téléphas joue avec l’onde. Sa voix est sourde.

Téléphas        Cherches-tu à m’humilier en me rappelant ton amitié ? Si quelque divinité devait exister, non point créée par l’homme mais d’une autre essence, je la verrais à ton image : humble et sarcastique, noble et généreuse.

Agathon        Inutile surtout. Ne suis-je point ton parasite favori ?

Téléphas        Je me défie de qui se prétend utile.

Un temps. Agathon va regarder le dessin en cours.

Agathon        Tu peins des chevaux ?

Téléphas        Sans fausse honte, je rentre dans le rang.

Agathon pouffe dans sa main. Agaçant au possible.

Téléphas        Cesse donc !

Agathon        Veux-tu mon idée ?

Téléphas        Non !… Oui. Dis toujours.

Agathon        Peins-le… hippophallique.

Téléphas        Hippo-phallique ?

Agathon        Hippophallique.

Téléphas        Ce mot, tu viens de l’inventer ?

Agathon        Le mot, oui. L’image existe depuis longtemps sur certains vases. Vois-tu, Téléphas, l’art du parasite mondain consiste à vêtir de neuf de vieilles idées. Peins donc ton animal hippophallique et… offre-le à Movoros ; ce misérable manque de stimulation.

Téléphas se tapote le menton.

Téléphas        Le remède me semble brutal mais… peut se révéler efficace.

Téléphas va placer le vase sur une étagère, revient avec un autre, se met à œuvrer Agathon va déambuler le long de la rampe.

Agathon        Movoros, tu en parlais tantôt… Voilà longtemps qu’on ne l’a vu.

Téléphas        Depuis l’arrivée de Pélopidès, il n’a pas reparu. Ses miasmes, il les répand ailleurs.

Agathon revient et regarde Téléphas travailler.

Agathon        Ton cheval n’est point ailé et pourtant, du cratère il s’envole, tel Icare du labyrinthe.

Téléphas        Tu dis vrai. Mon âme l’entraîne… Seule la fuite… Fuir… Fuir !. Mais pour où… D’où venais-tu ?

Agathon        J’attendais un ami sous un chêne de l’Agora, pour quelque affaire pressante.

Téléphas        Une invitation à dîner ?

Agathon        Inviter un parasite ? Voilà qui serait un singulier présage. Non. Un peu d’argent, je voulais emprunter.

Téléphas        Ma bourse t’appartient.

Agathon        Et tu te prétends mon ami ? Allez ! J’y retourne. Il y est peut-être encore.

Téléphas        Attends ! Pélopidès prépare un pâté de lièvre.

Agathon        Avec du lard ranci ?

Téléphas        Et des oignons, et un soupçon d’ail.

Agathon          Ah ! Téléphas, nous vivons dans l’ère du soupçon. Je reviens !

Agathon sort. Un temps. Il revient, reprend son chapeau posé sur la tête de Dionysos, se l’arrange sur la tête, exhibe son miroir, s’admire et ressort.

<= Acte 3 – Scène VI                                                           Acte 3 – Scène VIII =>

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Acte troisième – Scène VI

De derrière Téléphas, par la gauche, arrive Agathon, portant un autre manteau aussi criard que le précédent. Il va s’asseoir sur le banc.

Agathon        Movoros ne saurait tarder : il constituera l’offrande. Tu m’as senti venir ?

Téléphas        Ton manteau est neuf certes mais il pue autant que l’ancien.

Agathon        Te plains-tu de ta pestilente belette ? Alors, toujours à la peine ? Pourquoi grimaces-tu ?

Téléphas        J’ai l’espoir morose, comme toi le désespoir enjoué : à chacun son enseigne. Sais-tu que l’huile de Poniros a aussi la sienne depuis quelques semaines ? Rendons grâce aux locataires de l’Olympe.

Agathon        Est-ce du sarcasme ou de l’ironie ?

Téléphas        Simplement l’apologie du commerce que Hermès représente.

Agathon        Je t’ai connu plus avenant.

Téléphas        Envers un blondinet, je t’ai connu féroce. Ainsi va la vie…

Agathon pose son chapeau, passe une main sur son front, remet son chapeau.

Agathon        Il fait lourd.

Téléphas        Pardonne-moi de ne pas t’avoir offert à boire, mais ce temps…

Agathon        Qu’importe ! Je sue déjà à grosses gouttes et, tu le sais : sueur et parfums font mauvais ménage.

Téléphas        La sueur est naturelle, elle.

Agathon        Pas chez le parasite.

Agathon pose son chapeau et va se rafraîchir à la fontaine avant de revenir sur le banc.

Agathon        Cher Téléphas, il n’est une personne au monde, hormis Xanthippe, qui ne te connaisse mieux que moi. Depuis quelque temps, tu m’inquiètes ; ami, réponds à mon angoisse : pourquoi grimaces-tu ?

Téléphas regarde intensément Agathon puis éclate de rire. Son premier rire. Agathon en reste hébété. (A l’évidence, Téléphas n’est plus lui-même).

Agathon        Que t’arrive-t-il, rire ainsi, pour la première fois ?

Téléphas se remet au travail comme si rien ne s’était passé. Un coup de tonnerre, peut-être, dans un ciel bleu : ce qui n’est pas vraiment le cas. Agathon n’est pas dupe qui va et vient le long de la rampe, qui revient s’asseoir sur la margelle.

Agathon        Par les Dieux, réponds-moi !

Téléphas        Par les dieux… Tu dis vrai…

Téléphas semble œuvrer avec acharnement, avec désespoir. Il gronde.

Téléphas        La foudre rôde.

Agathon regarde le ciel noir.

Agathon        Movoros rôde. Ta belette rôde… La foudre frappe sans rôder. Nul besoin d’ausculter les entrailles d’un anchois pour affirmer qu’elle tombera sur nous avant ce soir.

Téléphas        Je sens d’autres présages.

Agathon pouffe.

Agathon        Ton nerf ironique te lance encore ?

Téléphas        Movoros, depuis un mois, n’a pas reparu.

Agathon        Voilà un excellent présage !

Pyrrhine surgit en riant. Xanthippe sort, lui attrape le bras et la tire vers l’intérieur. Agathon contemple la scène en souriant.

Agathon        Que fait Pyrrhine ici ?

Téléphas        En l’absence de son époux, elle s’incruste.

Agathon        Où est Atticos ?

Téléphas        En voyage depuis deux semaines et chacun ignore sa destination. Et je m’inquiète pour lui.

Agathon        A quel sujet ? Sa femme lui ferait-elle… ?

Téléphas        Oh, non. Pyrrhine demeure désespérément fidèle mais…

Téléphas regarde le ciel.

Téléphas        … foudroyé, le brave Atticos ferait un joli tas de cendres.

Téléphas travaille.

Téléphas        Pélopidès nous quitte ce soir.

Agathon        Qu’un Dieu joue à l’esclave, soit ; ils sont capables de tout… même de caprices qu’ils pratiquent à l’instar des femmes… Qu’il parte donc !… Vois-tu, là aussi, quelque présage ?

Téléphas        Dans la mesure où l’homme ne contrôle plus ses créatures.

Agathon        Cher, cher, cher Téléphas, les menus faits que tu assembles ne font pas un événement.

Téléphas        Les petites touches de mon pinceau constituent une peinture.

Agathon se lève, ôte son chapeau, s’essuie le front, remet le chapeau et se rassoit. Téléphas l’avait regardé pendant tout ce temps.

Téléphas        Comment diable supportes-tu ce manteau ?

Agathon        Il cache ma misère. Toi, tu n’en portes point.

Téléphas        L’or insidieux cache la mienne. Cette visite impromptue, cette richesse en un mois.

Agathon        Rassure-toi ! D’autres s’enrichissent aussi vite… et sans intervention divine. Le bouche à oreille suffit.

Agathon pouffe.

Agathon        Le bouche à bouche aide aussi.

Téléphas        Efface donc ce rire de femelle !

Téléphas arrête de travailler et regarde Agathon, assis, qui branle du chef, quelque peu absent.

Téléphas        Je ne reconnais plus tes propos. Notre visiteur avait soigné ton ivresse, l’autre jour, t’en souviens-tu ? Et voici qu’à nouveau, tu déraisonnes.

Agathon        La magie se trouve dans les plantes. N’importe quelle vieille à l’herbier bien garni m’aurait assisté de même. Vois-tu, mon bon Téléphas, vin et poésie ont ceci de commun de permettre la perception de l’irréel. Dieu ou mortel, Pélopidès m’a tendu la main ; devais-je la mordre ?

Téléphas        Va aux corbeaux.

Agathon éclate de rire.

Agathon        Le corbeau va à la charogne, pas l’inverse.

Agathon va jusqu’à la statue, pose son chapeau sur le chef de Dionysos et sort négligemment par la droite.

<= Acte 3 – Scène V                                                             Acte 3 – Scène VII =>

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