Acte troisième – Scène XXII

par Georges Grammat

Pélopidès ressort, le cratère entre les bras et le montre sur toutes ses faces : le vase est vierge de tout dessin. Pélopidès parle mécaniquement.

Pélopidès        Le cheval… de son cratère… a disparu !

Pélopidès laisse tomber le vase qui se fracasse puis se cache les yeux. A ses côtés, Xanthippe, dans les bras de sa sœur, se frappe la poitrine et profère sa réplique d’une voix rauque.

Xanthippe        Ha !… Admirez-le, son beau cheval blond… Telle qu’il m’a épousée, Téléphas voulait toujours me peindre, une grasse brune qui, du Pirée, porte encore la crasse…

Pyrrhine caresse les cheveux de Xanthippe. Pélopidès continue sur le même ton, une main sur les yeux.

Pélopidès        Certes, Xanthippe, d’Athènes, tu es la plus belle des brunes mais… l’artiste t’a vue autrement, comme dans ses rêves. Et ton nom l’a inspiré ! Que veux-tu, le Grec épouse la brune et rêve à la blonde… Homère l’a chanté : la blonde Aphrodite sortit de l’onde, couverte d’écume et Pâris enleva Hélène, blonde elle aussi…

Agathon étend le bras et secoue un doigt véhément.

Agathon        Fourbe que tu es !… Dieu ou pas, en son âme innocente, tu as introduit le poison ; et les malheureux propos du sycophante l’ont foudroyée. D’être aidée par l’homme, Téléphas supportait mal alors… poussé par un Dieu !

Plopidès retrouve son sang-froid et écarte ses bras, emphatique.

Pélopidès        Cessez donc de délirer ! Ce beau marbre portais sa fêlure.

Agathon        Quelle fêlure, insensé ? Praxitèle n’aurait pu trouver plus beau Pentélique. Ne pouvais-tu le laisser vivre dans sa non-croyance ?

Pyrrhine        Téléphas le disait : les Dieux aident ceux qu’ils veulent perdre… Et toi, comme un enfant irresponsable, tu t’es comporté.

Xanthippe s’agite, repoussant sa sœur.

Xanthippe        Que m’importe les Dieux ! Me rendront-ils mon homme ?

Atticos secoue son bras court.

Atticos        Tu arrives couvert d’or, misérable, et son éclat, de Téléphas a brouillé les yeux. Ce bracelet, ne peux-tu le cacher ?

Agathon        De l’or, cet homme n’en avait cure. Seul, son art…

Pélopidès réagit comme lapidé par la foule délirante.

Pélopidès        Oui ! Je sais… Je sais… Ses rêves, il voulait transmettre et…

Xanthippe se dresse et, férocement agrippée à la balustrade, tend le bras vers ceux qu’elle désigne, d’une voix sourde, l’un après l’autre.

Xanthippe        Des rêves ! Toujours des rêves… Pélopidès donne son or, et Atticos, les rêves, il les fabrique… et cette vermine de Movoros les consomme ! Des phallus dressés, des poitrines offertes, et des deltas épilés… Des rêves libidineux sur l’argile recréés… Mais… Mais Téléphas aimait la vie, lui ! Et les rêves, il haïssait… Et voilà pourquoi, tous, chacun à sa façon, vous l’avez tué. Téléphas ! Un homme debout, normal, aimant, bon et chaleureux… Fallait-il donc qu’on l’abatte ? Les rêves ! Voilà bien une invention de vieillards séniles, de sinistres impuissants qui, dans les bras de l’innocent adolescent, se consolent…

Xanthippe se tourne vers Movoros.

Xanthippe        Regarde-moi, Movoros, toi, l’avorton venu d’ailleurs… Xanthippe est vivante, elle ! Bien vivante…

D’un geste vif, elle dévoile sa poitrine.

Xanthippe        Tiens ! Regarde-moi, Movoros, et repais-toi !

Pyrrhine recouvre sa sœur. Xanthippe continue sur un ton à peine perceptible.

Xanthippe        Va, sycophante… et cours dénoncer Xanthippe… Cette pauvre chose qui s’est voulu femme.

La voix de Xanthippe se brise.

Xanthippe        … une simple femme…

Un temps. Tous sont figés. Un silence troublé que par l’eau de la fontaine. Et brusquement Xanthippe se dresse, impériale, dressant un bras accusateur.

Xanthippe        Va !

Movoros sort, tête baissée, par la gauche.

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