Acte troisième – Scène X

par Georges Grammat

Xanthippe ressort avec une cruche vide et redescend la remplir.

Téléphas        J’eusse aimé ne jamais le rencontrer. Nous vivions dans l’espoir et, depuis son arrivée, la crainte me ronge.

Xanthippe        Ingrat ! Tous tes désirs, il exauce.

Téléphas        Les tiens surtout et ceux de la belette.

Xanthippe        Je le pensais meilleur cuisinier. La belette le pense également.

Téléphas        Allez donc aux corbeaux l’une et l’autre ! Sa beauté, sa générosité ne te suffisent donc pas ?

Xanthippe s’approche de Téléphas et lui caresse les cheveux.

Xanthippe        Certes, avec Pyrrhine, ma sœur, je les partage, mais il est mon esclave. Oui. Des dizaines, tu m’en proposés mais lui, avec tendresse, me regarde… Et toi aussi, bien sûr… Qu’est-ce donc, un cheval ? Tu peins un cheval ? Ne m’avais-tu pas dit que…

Téléphas        Xanthippe veut dire cheval blond, tu le sais.

Xanthippe        Je le sais. Un animal qui vit en ta mémoire, fin et racé, sans graisse superflue, comme jamais je ne le fus… Mes plantureux appâts, à l’évidence, encombraient ton esprit et… maintenant, tu t’en libères… Soit ! Appelle-moi Io, comme la génisse qu’aima Zeus… Et offre cet animal à l’authentique Xanthippe : ma sœur, qui depuis quelque temps, vit plus ici que chez elle.

Téléphas        Pélopidès l’attire. Qu’y puis-je ? De plus, Atticos a engagé cinquante potiers qui la chassent de sa maison.

Xanthippe        Que ne travaillent-ils ici ?

Téléphas        Dans cette modeste échoppe ?

Xanthippe va s’asseoir sous l’olivier.

Xanthippe        Déménageons. J’ai vu, rue des Trépieds, tout près de chez Praxitèle où le parfum de Phryné flotte encore, une charmante demeure.

Téléphas        Et tu folle, femme ? Abandonner l’olivier qui, de mes aïeux, porte l’empreinte ? Jamais !

Téléphas se lève et vient déambuler le long de la rampe, la tête dans ses mains.

Téléphas        Jamais ! Plutôt mourir.

Un temps.

Téléphas        Atticos et moi, avons passé une convention : son atelier peint à ma manière et, solitaire, je continue à créer. Toi seule – et non Pyrrhine – figure sur les vases et les bénéfices, nous nous les partageons. Aurais-tu à te plaindre ?

Xanthippe        Sans plaisir, je me gave de galettes, d’andouilles et de brioches au sésame… et grasse, je demeure. Pauvres, nous étions plus heureux.

Téléphas va la rejoindre sur le banc et lui prend l’épaule.

Téléphas        Brave Xanthippe, ma pensée, enfin tu retrouves. Partons !

Xanthippe        O homme paradoxal ! En abandonnant l’olivier séculaire ?

Téléphas        Je ne suis plus moi-même. Toi seule… Qu’importe, Partons.

Xanthippe        Mais pourquoi ?

Téléphas        Quelque malheur, je pressens.

Xanthippe se dégage en s’esclaffant, laissant sa cruche sur le banc. Elle fait quelques pas et pivote.

Xanthippe        Pas toi !

Téléphas        Tiens-tu tellement aux fines chaussures, aux tuniques de safran ?

Xanthippe        M’as-tu jamais vu en porter ?

Téléphas        Aux tripes et au gras-double ?

Xanthippe        Mes lentilles, à l’instant, et hier, et avant-hier, les as-tu trouvées détestables ?

Téléphas se lève et vient lui prendre les mains.

Téléphas        Alors, partons sur l’heure.

Xanthippe        Pour où ?

Téléphas        Partons pour Smyrne puisque Morovos n’y est plus.

Xanthippe        Comme Homère ! Lui aussi de Smyrne est parti.

Téléphas        L’un créa des images dont l’autre se repaît ; lequel est le plus coupable ?

Xanthippe se détache de son époux et va tremper ses mains dans la fontaine.

Xanthippe        En Ulysse, je ne vois rien d’infâme.

Téléphas        Un abruti qui part à la recherche de la femme d’un ami – une blonde infidèle de surcroît – un abruti qui perd dix ans de sa vie dans les vagues et les draps des créatures rencontrées au hasard de sa route… et ne revient au logis que pour s’assurer, suspicieux, de la fidélité de sa stoïque épouse : cet homme n’est-il pas infâme ?

Xanthippe        Tu réécris l’Odyssée à ta façon.

Téléphas        Tout artiste porte en lui sa vérité ; à chacun de la comparer avec celle de l’autre.

Xanthippe        Tu peins le plus célèbre de nos héros sous des couleurs honteuses… et ta compagne, grasse et brune, en fin coursier à la blonde crinière… Belle vérité que ta vérité… en vérité !

<= Acte 3 – Scène IX                                                             Acte 3 – Scène XI =>

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