Acte troisième – Scène VII

par Georges Grammat

Après un temps, Téléphas cesse de travailler, pose les mains sur les hanches, regarde Agathon qui revient, souriant et nonchalant, en tapotant les plis de son manteau.

Agathon        Excuse-moi, ami. Déesse nature a ses exigences.

Agathon s’esclaffe en désignant le buste.

Agathon          J’ai décidé, dorénavant, de respecter ce noble vieillard aux pieds duquel l’un et l’autre avions coutume de sacrifier.

Téléphas        Brave Agathon, pourquoi tiens-tu donc tant à provoquer les sarcasmes ? Depuis des lustres, ces effigies connaissent nos railleries et ne s’en formalisent point. Ton geste, j’apprécie mais, reconnais qu’il est dérisoire.

Agathon        A chacun son talent. A chacun son pinceau. J’aime aussi à être remarqué.

Téléphas        En singeant cet adolescent ?

Agathon va se laver les mains à la fontaine.

Agathon        La jeunesse m’attire, tu le sais.

Téléphas        L’enfant doit prendre exemple sur l’aîné. Pas l’inverse.

Agathon pouffe.

Agathon        Devrais-je m’inspirer de Movoros ? Au nom de notre amitié, Téléphas, que crains-tu ? Tu nies l’existence des Dieux, tu te fais le héraut de cette négation et voilà que quelques nuages te font douter.

Téléphas        Ma propre vie n’a été que doutes. Admire ce libidineux barbu : il existe, non ?

Agathon        Je vois un buste de pierre qui, depuis toujours, hante le carrefour : tête de vieillard exultant, au nez rubicond, suant la boisson par toutes ses pores et que l’on propose, à chaque coin de rue, pour l’édification des citoyens, petits et grands, et autres ivrognes potentiels. Un tâcheron les sculpte à la chaîne comme Atticos façonne et peint ses vases. Praxitèle, en les voyant, se couvre la tête de son manteau.

Téléphas va se rafraîchir la nuque à la fontaine.

Téléphas        Praxitèle n’a pas créé l’eau de cette fontaine.

Agathon, quelque peu désespéré par la réaction de son ami, lève les bras au ciel. L’autre le regarde, amusé.

Agathon        Non, Téléphas. Ni l’anguille qui dans l’onde se faufile, ni l’anchois fameux, ni le parasite qui, dans les familles, s’introduit comme le Grec à Troie, en son cheval de bois…

Téléphas        Agathon !

Agathon        Ne te fâche pas, ami. Tu admets la nature et souhaite un Dieu juste, clément et charitable… Oh ! Je te connais. Maintes fois sous mon manteau, t’ai-je entendu grommeler… Jamais tu n’acceptas les fantoches dérisoires qui, sur l’Olympe, s’agitent en vain.

Téléphas        T’écoutes-tu parler ?

Agathon, surpris, regarde autour de lui.

Agathon        Absolument. Je trouve ma voix mélodieuse et mes propos charmants, mais… qu’entends-tu par là ?

Téléphas        Mes idées, à l’égal d’une mauvaise peinture, déteignent… et tu risques de faire les frais du nettoyage.

Agathon        Des coups, déjà, j’ai pris pour ta défense.

Téléphas joue avec l’onde. Sa voix est sourde.

Téléphas        Cherches-tu à m’humilier en me rappelant ton amitié ? Si quelque divinité devait exister, non point créée par l’homme mais d’une autre essence, je la verrais à ton image : humble et sarcastique, noble et généreuse.

Agathon        Inutile surtout. Ne suis-je point ton parasite favori ?

Téléphas        Je me défie de qui se prétend utile.

Un temps. Agathon va regarder le dessin en cours.

Agathon        Tu peins des chevaux ?

Téléphas        Sans fausse honte, je rentre dans le rang.

Agathon pouffe dans sa main. Agaçant au possible.

Téléphas        Cesse donc !

Agathon        Veux-tu mon idée ?

Téléphas        Non !… Oui. Dis toujours.

Agathon        Peins-le… hippophallique.

Téléphas        Hippo-phallique ?

Agathon        Hippophallique.

Téléphas        Ce mot, tu viens de l’inventer ?

Agathon        Le mot, oui. L’image existe depuis longtemps sur certains vases. Vois-tu, Téléphas, l’art du parasite mondain consiste à vêtir de neuf de vieilles idées. Peins donc ton animal hippophallique et… offre-le à Movoros ; ce misérable manque de stimulation.

Téléphas se tapote le menton.

Téléphas        Le remède me semble brutal mais… peut se révéler efficace.

Téléphas va placer le vase sur une étagère, revient avec un autre, se met à œuvrer Agathon va déambuler le long de la rampe.

Agathon        Movoros, tu en parlais tantôt… Voilà longtemps qu’on ne l’a vu.

Téléphas        Depuis l’arrivée de Pélopidès, il n’a pas reparu. Ses miasmes, il les répand ailleurs.

Agathon revient et regarde Téléphas travailler.

Agathon        Ton cheval n’est point ailé et pourtant, du cratère il s’envole, tel Icare du labyrinthe.

Téléphas        Tu dis vrai. Mon âme l’entraîne… Seule la fuite… Fuir… Fuir !. Mais pour où… D’où venais-tu ?

Agathon        J’attendais un ami sous un chêne de l’Agora, pour quelque affaire pressante.

Téléphas        Une invitation à dîner ?

Agathon        Inviter un parasite ? Voilà qui serait un singulier présage. Non. Un peu d’argent, je voulais emprunter.

Téléphas        Ma bourse t’appartient.

Agathon        Et tu te prétends mon ami ? Allez ! J’y retourne. Il y est peut-être encore.

Téléphas        Attends ! Pélopidès prépare un pâté de lièvre.

Agathon        Avec du lard ranci ?

Téléphas        Et des oignons, et un soupçon d’ail.

Agathon          Ah ! Téléphas, nous vivons dans l’ère du soupçon. Je reviens !

Agathon sort. Un temps. Il revient, reprend son chapeau posé sur la tête de Dionysos, se l’arrange sur la tête, exhibe son miroir, s’admire et ressort.

<= Acte 3 – Scène VI                                                           Acte 3 – Scène VIII =>

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