Acte troisième – Scène VI

par Georges Grammat

De derrière Téléphas, par la gauche, arrive Agathon, portant un autre manteau aussi criard que le précédent. Il va s’asseoir sur le banc.

Agathon        Movoros ne saurait tarder : il constituera l’offrande. Tu m’as senti venir ?

Téléphas        Ton manteau est neuf certes mais il pue autant que l’ancien.

Agathon        Te plains-tu de ta pestilente belette ? Alors, toujours à la peine ? Pourquoi grimaces-tu ?

Téléphas        J’ai l’espoir morose, comme toi le désespoir enjoué : à chacun son enseigne. Sais-tu que l’huile de Poniros a aussi la sienne depuis quelques semaines ? Rendons grâce aux locataires de l’Olympe.

Agathon        Est-ce du sarcasme ou de l’ironie ?

Téléphas        Simplement l’apologie du commerce que Hermès représente.

Agathon        Je t’ai connu plus avenant.

Téléphas        Envers un blondinet, je t’ai connu féroce. Ainsi va la vie…

Agathon pose son chapeau, passe une main sur son front, remet son chapeau.

Agathon        Il fait lourd.

Téléphas        Pardonne-moi de ne pas t’avoir offert à boire, mais ce temps…

Agathon        Qu’importe ! Je sue déjà à grosses gouttes et, tu le sais : sueur et parfums font mauvais ménage.

Téléphas        La sueur est naturelle, elle.

Agathon        Pas chez le parasite.

Agathon pose son chapeau et va se rafraîchir à la fontaine avant de revenir sur le banc.

Agathon        Cher Téléphas, il n’est une personne au monde, hormis Xanthippe, qui ne te connaisse mieux que moi. Depuis quelque temps, tu m’inquiètes ; ami, réponds à mon angoisse : pourquoi grimaces-tu ?

Téléphas regarde intensément Agathon puis éclate de rire. Son premier rire. Agathon en reste hébété. (A l’évidence, Téléphas n’est plus lui-même).

Agathon        Que t’arrive-t-il, rire ainsi, pour la première fois ?

Téléphas se remet au travail comme si rien ne s’était passé. Un coup de tonnerre, peut-être, dans un ciel bleu : ce qui n’est pas vraiment le cas. Agathon n’est pas dupe qui va et vient le long de la rampe, qui revient s’asseoir sur la margelle.

Agathon        Par les Dieux, réponds-moi !

Téléphas        Par les dieux… Tu dis vrai…

Téléphas semble œuvrer avec acharnement, avec désespoir. Il gronde.

Téléphas        La foudre rôde.

Agathon regarde le ciel noir.

Agathon        Movoros rôde. Ta belette rôde… La foudre frappe sans rôder. Nul besoin d’ausculter les entrailles d’un anchois pour affirmer qu’elle tombera sur nous avant ce soir.

Téléphas        Je sens d’autres présages.

Agathon pouffe.

Agathon        Ton nerf ironique te lance encore ?

Téléphas        Movoros, depuis un mois, n’a pas reparu.

Agathon        Voilà un excellent présage !

Pyrrhine surgit en riant. Xanthippe sort, lui attrape le bras et la tire vers l’intérieur. Agathon contemple la scène en souriant.

Agathon        Que fait Pyrrhine ici ?

Téléphas        En l’absence de son époux, elle s’incruste.

Agathon        Où est Atticos ?

Téléphas        En voyage depuis deux semaines et chacun ignore sa destination. Et je m’inquiète pour lui.

Agathon        A quel sujet ? Sa femme lui ferait-elle… ?

Téléphas        Oh, non. Pyrrhine demeure désespérément fidèle mais…

Téléphas regarde le ciel.

Téléphas        … foudroyé, le brave Atticos ferait un joli tas de cendres.

Téléphas travaille.

Téléphas        Pélopidès nous quitte ce soir.

Agathon        Qu’un Dieu joue à l’esclave, soit ; ils sont capables de tout… même de caprices qu’ils pratiquent à l’instar des femmes… Qu’il parte donc !… Vois-tu, là aussi, quelque présage ?

Téléphas        Dans la mesure où l’homme ne contrôle plus ses créatures.

Agathon        Cher, cher, cher Téléphas, les menus faits que tu assembles ne font pas un événement.

Téléphas        Les petites touches de mon pinceau constituent une peinture.

Agathon se lève, ôte son chapeau, s’essuie le front, remet le chapeau et se rassoit. Téléphas l’avait regardé pendant tout ce temps.

Téléphas        Comment diable supportes-tu ce manteau ?

Agathon        Il cache ma misère. Toi, tu n’en portes point.

Téléphas        L’or insidieux cache la mienne. Cette visite impromptue, cette richesse en un mois.

Agathon        Rassure-toi ! D’autres s’enrichissent aussi vite… et sans intervention divine. Le bouche à oreille suffit.

Agathon pouffe.

Agathon        Le bouche à bouche aide aussi.

Téléphas        Efface donc ce rire de femelle !

Téléphas arrête de travailler et regarde Agathon, assis, qui branle du chef, quelque peu absent.

Téléphas        Je ne reconnais plus tes propos. Notre visiteur avait soigné ton ivresse, l’autre jour, t’en souviens-tu ? Et voici qu’à nouveau, tu déraisonnes.

Agathon        La magie se trouve dans les plantes. N’importe quelle vieille à l’herbier bien garni m’aurait assisté de même. Vois-tu, mon bon Téléphas, vin et poésie ont ceci de commun de permettre la perception de l’irréel. Dieu ou mortel, Pélopidès m’a tendu la main ; devais-je la mordre ?

Téléphas        Va aux corbeaux.

Agathon éclate de rire.

Agathon        Le corbeau va à la charogne, pas l’inverse.

Agathon va jusqu’à la statue, pose son chapeau sur le chef de Dionysos et sort négligemment par la droite.

<= Acte 3 – Scène V                                                             Acte 3 – Scène VII =>

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