Acte troisième – Scène IX

par Georges Grammat

Un temps.

Téléphas        Pyrrhine s’amuse.

Xanthippe        Comme un poisson séché dans l’eau.

Un temps.

Téléphas        Cette journée n’en finit pas.

Un temps.

Xanthippe        Que peins-tu ?

Téléphas        Toi.

Xanthippe        Sans me faire poser ?

Téléphas        En mon âme, tu es gravée.

Xanthippe        Ne l’étais-je point, du temps de notre pauvreté, quand mes lentilles, tu me laissais trier afin que, devant toi, mes formes opulentes je dévoile ?

Téléphas        C’était hier encore.

Xanthippe        Le temps passe sans que l’on n’y prenne garde ; déjà un mois depuis l’arrivée de Pélopidès et… j’ai pris des rides.

De la main, Téléphas se fait une visière.

Téléphas        Je ne les discerne pas.

Xanthippe        Ta vue a baissé.

Téléphas        Celles de ta sœur, je les vois.

Xanthippe        Elle les avait déjà.

Téléphas        La vue ne baisse pas en un mois.

Xanthippe        Œdipe perdit la sienne en un instant.

Téléphas        Que la peste t’étouffe, femme, et épargne-moi ces inepties.

Xanthippe éclabousse le rebord du bassin.

Xanthippe        Depuis quelque temps, tu ne décolères pas ; et Pyrrhine s’en étonne. Cet aède, qu’hier Pélopidès invita, nous a pourtant bien amusés.

Téléphas        Amusés ? Un imbécile tue son père, partage la couche de sa mère et enfin se crève les yeux ! Amusés ?

Xanthippe        Tu omets le plus drôle : la mère, désespérée, qui se pend !

Téléphas        Quoi de plus drôle en effet qu’un pendu se balançant au bout de sa corde ? Et vous, et vous, à la lyre de cet imbécile, vous étiez accrochés, buvant les accents de cette histoire mille fois contée, et peinte chaque fois sous des couleurs différentes, de plus en plus répugnantes par l’ajout du sang, comme la sauce dont on nappe le mouton embroché… Que ta sœur soit sotte, soit, mais toi, Xanthippe, si humaine, pourquoi dans les mythes te refugies-tu ?

Xanthippe vide sa cruche dans la fontaine et la remplir de nouveau.

Xanthippe        Sans doute que, de mon passé, j’ai quelque peu honte.

Téléphas        Vraiment ! Et Pyrrhine, non ?

Xanthippe        J’avoue que l’or éblouit un peu sa mémoire. La pauvrette s’est si souvent dénudée.

Téléphas ricane.

Téléphas        Et pas toi ?

Xanthippe        Ne m’as-tu point dit qu’en Egypte ce métal précieux recouvre les morts ? Mais moi, Télephas, je suis vivante ! Désespérément vivante !

Téléphas ricane encore, cruel.

Téléphas        Pyrrhine, non ?

Xanthippe remonte les marches, avec sa cruche, lourdement.

Xanthippe        Ma sœur s’est construite une image à la mode et cette image, elle la regarde déambuler ; cette image, j’avoue la contempler aussi : par envie, mais sans jalousie.

Téléphas        Tourne-toi et regarde vers demain.

Xanthippe        Demain ?

Elle franchit les dernières marches, stoppe un temps puis pivote sur Téléphas.

Xanthippe        Demain !… Demain, Pélopidès sera parti.

Un temps et puis, Xanthippe rentre à l’intérieur.

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