Acte troisième – Scène III

par Georges Grammat

Entre par la droite Pélopidès qui revient du marché.

Pélopidès        Belle Pyrrhine, je te salue.

Pyrrhine        M’as-tu rapporté ce que je t’ai demandé ?

Pélopidès        Puisque tu me l’as demandé.

Pyrrhine disparaît dans la maison.

Téléphas        L’homme a créé des dieux bien serviles.

Pélopidès        Je te trouve amer.

Téléphas        Et elle, comment la trouves-tu ?

Pélopidès        Pyrrhine ? Depuis un mois, elle embellit.

Téléphas        L’or l’épanouit. Figure-toi que, dans l’ornière, elle a trouvé une obole.

Pélopidès vient se placer à côté de Téléphas,le regardetravailler, faitdes signes d’approbation.

Pélopidès        Ah ! cette femme… Un rien l’habille.

Téléphas        Jadis, un rien la déshabillait. Que t’avait-elle demandé ?

Pélopidès        Quelque ruban qui rehausse sa blondeur.

Téléphas        Oui, en vérité, un rien l’habille. L’orage menace.

Pélopidès        Depuis trois jours. Il passera. Comme hier. Comme avant-hier.

Téléphas        Que ton Zeus t’entende.

Pélopidès        Pour m’entendre, il m’entend mais… ne me reconnaissant ni la beauté d’Apollon, ni la sagesse d’Athéna, il ne m’écoute guère… Et d’être le Dieu des menteurs ne plaide guère pour ma cause.

Un temps.

Téléphas        Dis-moi, enfant, à quoi te sert l’essence divine ?

Pélopidès        A croire à l’immortalité.

Téléphas        Fariboles ! Tous les adolescents se sentent immortels.

Pélopidès        J’admets que la vie m’amuse au-delà des concepts.

Pélopidès va se promener jusqu’à l’olivier dont il touche une feuille – comme au premier acte. Il pivote.

Pélopidès        Et toi, que te dicte ta nouvelle vie, où dissimules-tu tes signes de richesse ? Ton pinceau, tu ne lâches guère… Ta femme, elle-même, porte sa vieille tunique, n’arbore aucun bijou et… ta belette m’a dit que les lentilles, chez toi, étaient toujours à l’honneur.

Téléphas        Avec des oignons. Les mauvaises habitudes perdurent. Sans pinceau, je suis manchot et ma femme, pour me complaire, me nourrit comme au bon vieux temps. Tu remarqueras que, grasse, elle demeure.

Pélopidès        La plénitude lui sied.

Téléphas        Sans doute, qu’avec le temps… Toi ! Le grain lisse de ta peau, tu le tiens de naissance. Le brillant de ton or également…

Pélopidès pouffe dans sa main.

Téléphas        … ainsi que ce détestable rire… Je ne savais pas Hermès joyeux. Pardonne au béotien.

Pélopidès        Tout ceci ne fait pas de moi un Dieu. N’importe quel fils de famille possède les mêmes avantages. Cela dit, je reconnais les bienfaits de l’olive. Son huile retient la poussière sur le corps en sueur, empêche le cerveau de couiner, rejette les fantômes dans les ténèbres et… je l’utilise pour cuisiner.

Téléphas        Ha.

Pélopidès        Qu’entends-tu par ce cri de dérision ?

Téléphas        Je constate. Seul le sourire de Xanthippe manquait à ton bonheur et, du pauvre, tu viens arracher le seul bien.

On entend le rire de Xanthippe.

Pélopidès        Voilà qui dément ton propos. Ta femme, chez toi, semble heureuse.

Un temps.

Téléphas        Depuis ton arrivée, son rire m’échappe. Il résonne dans toutes les maisons d’Athènes et son écho m’assourdit.

Téléphas ricane.

Pélopidès        Quoi encore ?

Téléphas        Et pourtant, Xanthippe n’a rien de la nymphe Echo.

Pélopidès        Ton amertume te ronge.

Téléphas        Vraiment ? Depuis ton arrivée, le monde évolue. Le cancer évolue aussi.

Pélopidès va s’asseoir sur le banc et regarde ses paumes.

Pélopidès        Enfin, Téléphas. En toi, j’ai investi mon or… et Xanthippe sa gaité. Qu’avons-nous perdu ? Au Pirée, son sourire, ta femme le vendait pour quelques oboles et à Kalamata, mon père, ses impôts avec peine il payait. L’union fait la force.

Téléphas        Tu me sers des sophismes. Xanthippe me chagrine, vois-tu ? Ta jeunesse réveille en elle des échos lointains… Son langage du port – qu’avec effort, je lui avais fait perdre – elle nous le sert à toute occasion. J’admets, cependant, qu’à des fins vénales, il ne sert plus.

Pélopidès se dirige vers l’escalier. A l’intérieur, les femmes rient.

Pélopidès        Téléphas, mon ami, tu es trop pur. L’or, lui-même, doit à l’amalgame de ne point se briser.

Téléphas        L’or brisé demeure de l’or. Que penses-tu d’une âme en morceaux ?

Tous deux se regardent. Pélopidès secoue la tête et caresse son menton, songeur.

Téléphas        Eh, bien ?

Pélopidès        Que penses-tu d’un pâté de lèvre pour ce soir ?

Téléphas        Tu éludes la question.

Pélopidès pouffe dans sa main – ce qui est particulièrement agaçant – et Téléphas s’énerve.

Téléphas        Encore !

Pélopidès        Pardonne-moi, je n’ai pas d’états d’âme.

Téléphas        La mienne est en mauvais état.

Pélopidès        A ma question, tu n’as pas répondu non plus.

Téléphas        Pas de pâté pour moi, merci. Je préfère les lentilles. Sur l’estomac, même lestées de pierres, elles pèsent moins que tes savantes préparations.

Pélopidès        O ingratitude de l’homme !

On entend le rire gras de Xanthippe, celui acide de Pyrrhine.

Téléphas        Console-toi : la femme sait apprécier.

Un temps. Pélopidès monte l’escalier et disparaît dans la maison.

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