Acte premier – Scène XVII

par Georges Grammat

Un temps. Xanthippe apparaît et s’accoude, admirative, à la balustrade

Téléphas        Offre-moi donc ton profil.

Pélopidès effectue un quart de tour, languide, et sourit béatement au public, mains toujours croisées sur le sexe.

Téléphas        De l’autre côté.

Pélopidès        Je t’offre mon plus beau profil.

Téléphas        Sans doute mais tes anneaux m’agacent. Ne pourrais-tu les ôter ?

Pélopidès effectue un demi-tour.

Pélopidès        Pas des anneaux, Téléphas, mais une chaînette.

Téléphas        En or.

Pélopidès        La chaîne symbolise la condition d’esclave, quel que soit son métal ou ses dimensions.

Et Téléphas de grommeler.

Téléphas        Curieux esclave, en vérité, qui me sert gracieusement et offre de fournir sa propre pitance… Et cache ton bras droit ! Je vois encore tes méchants anneaux.

Pélopidès        D’autres hommes, et des plus virils, portent des bijoux.

Téléphas        L’or me révulse qui couvre ces grotesques idoles élevées à la gloire de ce que les simples d’esprit appellent… des dieux.

Pélopidès        Tu méprises les fidèles.

Téléphas        Quels fidèles ? L’Hellène manipule les marionnettes qu’ils ont crées et joue à se faire peur. Ha ! Non seulement il invente un imbécile barbu qui roule des yeux et lance des éclairs mais, mais, mais… il lui octroie une épouse acariâtre devant laquelle le malheureux file doux… comme tout Grec qui se respecte d’ailleurs ; ce qui n’empêche nullement ce fier-à-bras de tromper Héra avec qui passe à sa portée : femme, adolescent… ou autre.

Pélopidès        Autre ?

Téléphas        Je te laisse deviner. Les troupeaux ne manquent guère et, au son de la flûte…

Pélopidès        Pan !

Téléphas s’esclaffe et Pélopidès secoue la tête.

Pélopidès        Tu méprises donc l’adorateur d’idoles.

Téléphas        Non. Les fabricants de dieux.

Pélopidès fait un geste emphatique mais sourit afin d’en atténuer la portée.

Pélopidès        Des Dieux, Téléphas, crains la colère.

Téléphas regarde le ciel.

Téléphas        Le ciel est bleu. Tes dieux dorment.

Téléphas travaille. Il tend son fusain pour mesurer.

Téléphas        Mon beau-frère Atticos – qui vend plus que moi – me préoccupe davantage… et Xanthippe aussi qui me châtie un peu tous les jours. Voilà qui suffit à ma peine.

Pélopidès        Pourquoi restes-tu avec elle ?

Téléphas        Elle entretient le potager.

Pélopidès pouffe dans sa main.

Pélopidès        Tu es cynique.

Téléphas        Réaliste. Le Grec moyen craint les dieux… et sa propre femme. Je ne m’afflige que des humeurs de Xanthippe.

Pélopidès        Prends garde, Téléphas. Ils t’entendent.

Téléphas        Où sont-ils ?

Pélopidès        Partout.

Téléphas montre la statue.

Téléphas        Dois-je invoquer cet ivrogne ?

Pélopidès        L’homme a créé son image. Les Dieux flottent dans l’air ambiant.

Téléphas se dresse, et va et vient le long de la rampe. Et puis, il montre la fontaine, les rochers et enfin l’olivier.

Téléphas        Je ne les vois ni dans la source, ni dans les rochers, ni dans le vent qui fait bruisser le feuillage de mon arbre.

Pélopidès soupire, et Téléphas surpris se tourne vers lui.

Pélopidès        Comme moi, tu crois en l’olivier.

Téléphas        Quand je le touche, j’y sens l’empreinte de mon grand-père, de mon père. Vois-tu, Pélopidès, l’arbre donne sa force, ses fruits et sa fraîcheur… et ne demande rien.

Pélopidès        L’olivier surtout, autrement plus sobre qu’un …Athénien.

Tous deux sourient.

Téléphas        Tout comme l’arbre, Xanthippe m’offre sa force, ses fruits et sa fraîcheur. Et parfois même, elle me montre de l’aigreur : cela me stimule.

Pélopidès pouffe.

Pélopidès        Il est vrai que, dans le vinaigre, se conserve le cornichon.

Téléphas        Si tu penses m’offusquer, tu te trompes. Le cornichon rafraîchit le corps de l’homme assoiffé…

Il allonge un bras en direction d’un balcon vide.

Téléphas        … tout comme la beauté irrigue son âme.

Téléphas retourne à son tabouret, à son dessin.

Téléphas        Je crois à l’art… à la beauté… et tous deux me fuient.

Pélopidès pouffe dans sa main.

Pélopidès        Je suis à tes côtés, maître.

Téléphas        Cesse donc de minauder comme une pucelle. Tu me rappelles ce coquin d’Agathon.

Pélopidès        Qui est-ce ?

Téléphas        Tu as dû l’apercevoir dans nos ruelles : une vieille traînée… un de mes rares amis. Agathon parasite les bonnes tables… et viens jeûner chez moi… Diable d’homme mais toi, toi en venant servir un pauvre potier, beau comme tu es, quel crime expies-tu donc ?

Pélopidès        Quel crime expie ton parasite en venant jeûner chez toi ?

Téléphas        Tu éludes.

Pélopidès        Mon crime ? Celui d’être un fils de famille en révolte avec l’autorité paternelle…. Il se trouve que j’ai stupidement blessé l’auteur de mes jours ; il m’a chassé et, mon nom, il ne veut plus entendre.

Téléphas        Belle révolte qui te fait conserver des liens dorés. Tu es fils de … Poniros, m’as-tu dit.

Pélopidès        Du dème de Kalamata où mon père fait suer et l’olive et l’esclave… pour un peu de ce métal, qu’à ta façon, j’abomine.

Téléphas soupire.

Téléphas        Comme Diogène, je vivrais bien dans un tonneau.

Pélopidès        Avec femme et belette ?

Téléphas        Xanthippe sûrement. Pas ma belette. La coquine est d’un naturel délicat.

Pélopidès        Elle se régalera de mes grives au miel et… permets-moi de t’en préparer aussi

Téléphas        Va-t-en aux corbeaux !

Pélopidès        Tout de suite, maître ?

Téléphas        Prends cela pour de la rhétorique. Reste donc immobile et bien de profil.

Pélopidès lève un bras nonchalant, laisse pendre l’autre, passe une main sur sa blonde chevelure ; deux gestes qui révèlent sa nudité à Xanthippe. Elle joint les mains, murmure puis regarde l’éphèbe avec gourmandise.

Xanthippe        Tu es réellement beau, Hermès.

Pélopidès pointe un doigt vers la statue du dieu barbu.

Pélopidès        Et lui ?

Xanthippe s’esclaffe.

Xanthippe        Dionysos, beau ?

Téléphas        Chacun a sa beauté, femme. La tienne ne plait pas à tout le monde.

Xanthippe        Dionysos n’a pas le profil d’un amant.

Téléphas        Le Grec l’a souvent… de dos.

Xanthippe        La vulgarité te sied mal, Téléphas.

Téléphas        Vraiment, je te choque ? Et pourtant, tu applaudis Aristophane.

Xanthippe        Sa trivialité se masque sous le talent. L’artiste et la femme se fardent. Tu n’entends rien ni à l’un ni à l’autre.

Téléphas        Cesse de jacasser et rapporte-nous à boire.

Xanthippe disparaît dans la maison.

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