Acte premier – Scène XV

par Georges Grammat

Entre par la droite le jeune homme de tantôt : Pélopidès. Il s’arrête et lève le bras pour saluer.

Pélopidès        Salut à toi, Téléphas. Femme, je te salue.

Téléphas        Sois le bienvenu, étranger. Qui est ton père ?

Pélopidès        Poniros, du dème de Kalamata. On m’appelle Pélopidès.

Téléphas        Je constate que tu me connais, Pélopidès. Voici Xanthippe, mon épouse. Xanthippe, apporte donc à boire. Assieds-toi, Pélopidès, et dis-nous ce qui t’amène.

Xanthippe gravit les marches avec les écuelles et disparaît dans la maison. Pélopidès pose son bâton sur le banc et va passer la main sur l’olivier.

Pélopidès        Tu as un bel olivier.

Téléphas        Le père de mon père a bâti la maison à côté de l’arbre séculaire afin de nous porter chance.

Pélopidès        Tu ne me parais pourtant pas riche.

Téléphas        Je vis.

Pélopidès        Grâce aux Dieux ?

Téléphas        Malgré les prêtres. Que puis-je pour toi ?

Pélopidès revient se planter devant Téléphas, toujours assis.

Pélopidès        Je viens me mettre à ton service.

Téléphas examine l’adolescent.

Téléphas        Tu te présentes comme esclave, toi, un citoyen ? Déraisonnes-tu ?

Pélopidès        Nullement. L’esclave réagit en être humain, tout autant qu’un citoyen… et l’esclave libre, bien davantage.

Téléphas        Permets-moi de m’étonner : esclave libre me paraît paradoxal.

Pélopidès        Vraiment ? Ta femme vient de poser en chasseresse ; en est-elle une ?

Téléphas        Comme diable sais-tu cela ?

Pélopidès        Qu’importe ! M’acceptes-tu ?

Troublé, Téléphas se lève doucement et regarde l’étranger. Pélopidès reprend son bâton et affecte une attitude altière, une main offerte avec quelque négligence. Apparaît Xanthippe au balcon, avec une amphore et deux coupes.

Xanthippe        Par les Dieux, tu es Hermès. Je te reconnais.

Pélopidès        Vraiment ?

Xanthippe descend l’escalier avec autant de grâce que son embonpoint le lui permet.

Xanthippe        Ta statue, je l’ai vue, là-haut, sur l’esplanade : Hermès, le plus beau des Dieux.

Pélopidès        Femme ! Que fais-tu d’Apollon ?

Xanthippe        D’un veau, il a les yeux. Il se tient mollement et sa mâchoire est lourde. Au Pirée, j’ai vu d’autres mâles beautés.

Téléphas jette un œil mauvais sur sa femme. Pélopidès prend un air amusé.

Pélopidès        Je ferai part à Apollon de ton appréciation.

Xanthippe        Bah !… Il se consolera avec cette blondasse d’Aphrodite.

Téléphas éclate comme Xanthippe pose les coupes sur le banc et verse du vin.

Téléphas        Tiens donc ta langue !

Pélopidès        Laisse. Sa rudesse fleure bon l’air du large.

Xanthippe et Pélopidès se regardent : elle surprise, lui amusé. Téléphas semble fulminer. Il va et vient sur le devant de la scène puis vient s’arrêter devant Pélopidès, qui s’est assis sur le banc.

Téléphas        Et toi, quelles funestes raisons t’abaissent en cet état ?

Pélopidès        Ceci reste mon secret… pour le moment. Es-tu en mesure de refuser mon offre ?

Xanthippe tend une coupe à Pélopidès.

Téléphas        Je reconnais vivre dans le besoin. La Muse, en ton encontre, ne daigne pas passer devant ma porte.

Languide, Pélopidès pouffe dans sa main.

Téléphas        Cela t’amuse ?

Pélopidès        Mais toujours elle passe. Sois prêt, cependant, à l’accueillir, à la forcer ! La Muse est femme : n’hésite pas à la violer. Sache que la femelle répugne à la tiédeur.

Xanthippe sert Téléphas.

Xanthippe        Voyez-vous ça !… Que sais-tu des femelles à ton âge ?

Pélopidès joue la confusion.

Pélopidès        Je… Je parlais des Muses.

Téléphas        Celles de ton Olympe, quel qu’il soit… Garde-les, ami. Elles ne m’apportent que ce que je leur accorde.

Pélopidès        Présomption.

Téléphas        Lucidité. Xanthippe m’inspire… et suffit amplement à mon bonheur.

Pélopidès secoue un doigt.

Pélopidès        Garde donc ta passion pour l’art… et n’offusque point ces divines beautés. Elles n’admettent pas le partage.

Xanthippe        Moi, non plus !

Xanthippe reprend l’amphore avec humeur et remonte l’escalier. Les marches grincent. Les deux hommes la regardent disparaître.

<= Acte 1- Scène XIV                                                         Acte 1 – Scène XVI =>

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