Acte premier – Scène XIX

par Georges Grammat

Xanthippe réapparaît avec l’amphore et d’autres coupes. Elle descend l’escalier.

Téléphas        Ta jeunesse t’excuse. Je ne peins que des œuvrettes, loin des courants qui baignent la Grande-Grèce de Tarente à Poséidônia… D’où pouvais-tu bien connaitre mon art ?

Pélopidès        De chez Scopos, que j’ai salué, où j’ai vu une de tes œuvres.

Xanthippe        Scopos ? Le fabricant de miel ? Agathon, notre parasite, y sévit.

Xanthippe pose les coupes sur le banc et verse du vin. Pélopidès rigole et Téléphas le regarde, étonné.

Pélopidès        Dans ta coupe, infortuné Téléphas, le chien mangeait sa pâtée.

Téléphas         Ces bêtes ont du flair… Agathon y a aussi son écuelle, je présume : on le sait mon ami.

Xanthippe pose l’amphore, offre sa coupe à Pélopidès puis la sienne à Téléphas. Ceci pendant la réplique de Pélopidès.

Pélopidès        Ecoute, Téléphas, j’admire que, loin du formalisme grec, et plus loin encore de la stylisation égyptienne, tu traces la voie d’un art nouveau, tout en profondeur, que même à Tarente on ignore. Sous tes doigts, l’image de ta femme exulte et s’épanouit. Plantureuse, elle rejette l’androgyne, affirme sa nature foncière, évoque enfin une sensualité sans équivoque aucune.

Mains aux hanches, Xanthippe éclate de rire.

Xanthippe        Quelque jeune berger t’aurait-il donc fait souffrir ?

Pélopidès        Par les Dieux ! J’attends encore cette divine souffrance.

Téléphas        Dieux accolés à divine ? Ta rhétorique boîte autant que mon âne.

Pélopidès        Certes, le discours doit suivre des règles … que la passion ignore.

Tous deux boivent. Pélopidès va regarder la statue puis s’en retourne vers l’olivier.

Pélopidès        Il m’insupporte de te voir méconnu. Je suis riche, d’une richesse qui ne doit rien à mon père. Laisse-moi t’aider.

Téléphas se lève aussi et va caresser l’olivier.

Téléphas        En m’achetant des récipients pour tes olives ?

Pélopidès lui effleure le bras, ravi.

Pélopidès        Téléphas !… De peindre mes yeux, tu as lu ma pensée. Imagine Xanthippe sur une jarre….

Téléphas        Dionysos obscurcit ton esprit.

Pélopidès        Et l’huile présentée par ta femme éclairera nos lanternes.

Téléphas        Je ne fabrique pas de jarres.

Xanthippe minaude.

Xanthippe        Tu le devrais, mon bon. Je m’y épanouirais volontiers.

Téléphas        Essaierais-tu de te montrer sotte ?

Téléphas, agitant les bras, va se rasseoir à la fontaine. Laissant l’amphore, Xanthippe remonte son escalier et, féminine, s’accoude à la balustrade. Pélopidès se dirige vers le buste de Dionysos.

Pélopidès        L’huile enfin aura un visage, comme le vin, celui-ci.

Xanthippe        Attends !… Tu veux dire… Que l’on me verra à tous les carrefours ?

Pélopidès        Des chariots véhiculeront ton image à travers le pays.

Téléphas se tape sur les cuisses.

Téléphas        Et pourquoi pas sur l’Acropole ? Femme ! Tu déraisonnes et, Pélopidès mon ami, reprends-toi : vin et passion t’égarent.

Pélopidès        La frustration égare le Grec, et plus encore l’Athénien. Son art, révélateur d’une âme dévoyée, lui fait représenter la femme comme un vulgaire objet… Et pis encore !

Téléphas ricane.

Téléphas        Tu te révèles paradoxal, mon bon, n’est-ce point dévoyer Xanthippe que de la représenter sur un vulgaire objet ?

Pélopidès        Le vulgaire objet, Xanthippe l’ennoblira de sa présence. Vois ! Son sourire n’a rien de libidineux. En le contemplant, le Grec ne craindra plus la femme – comme souvent il le fait – et cessera de se réfugier dans les bras de l’adolescent.

Xanthippe        Par Aphrodite ! Tu as raison !

Téléphas        Sornettes.

Pélopidès        Vois nos vases : l’infortuné mâle y exhibe une tumescence inquiète qui disparaît à l’approche du delta.

Xanthippe        Enfant, je t’approuve.

Téléphas        Fariboles.

Pélopidès        Crois-tu ? As-tu remarqué que nos satyres poursuivent la Bacchante puis, alanguis, se… tutoient allégrement à l’ombre d’un buisson…

Xanthippe        En laissant la femelle insatisfaite.

Téléphas soupire.

Téléphas        C’est ma foi vrai.

Pélopidès va s’asseoir auprès de Téléphas, sur la margelle.

Pélopidès        Nos poteries montrent, non point une joie de vivre, mais un désarroi. La création s’essouffle. Sentent le vent tomber, ton beau-frère descend les voiles et œuvre dans la sueur. En ôtant ses vêtements à la femme, il lui ôte l’âme.

Téléphas        C’est ma foi vrai.

Pélopidès        Oui ! Téléphas, une beauté dérisoire ricane sur les peintures d’Atticos. Toute la vaisselle de Scopos vient de chez Atticos, excepté l’écuelle du chien.

Téléphas        Homme, tu commences à m’effrayer.

Pélopidès        N’aie crainte. Toi, tu révèles la femme – ta femme ! dans sa splendide dignité.

Xanthippe        Enfant… Tu réveilles en moi un trouble profond.

Téléphas        Femme ! Retourne donc dans ta cuisine !

Xanthippe        Oh ! la, la…

Xanthippe rentre dans l’appartement.

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