Acte premier – Scène VIII

par Georges Grammat

Téléphas continue de travailler. Xanthippe réapparaît et descend l’escalier avec une jatte contenant des oignons et un couteau. Elle s’assied sur le banc et épluche des oignons. Un temps.

Téléphas        Que mange-t-on aujourd’hui ?

Xanthippe        Des oignons.

Téléphas        Des oignons ?

Xanthippe        Tu le vois bien.

Téléphas        C’est tout ?

Xanthippe        Avec des lentilles.

Téléphas        Comme hier.

Xanthippe        Hier, c’étaient des lentilles avec de l’oignon. Il faut bien changer…

Xanthippe pousse un profond soupir.

Xanthippe        … puisque tes vases ne nous paient ni anguilles de Copaïs ni anchois de Phalère…

Téléphas        Va à Copaïs, va à Phalère.

Un temps. Xanthippe se tourne vers Téléphas, le regarde avec amour. Sa voix est sourde, brisée presque.

Xanthippe        Tu me nourris autrement, Téléphas.

Téléphas        Avec les lentilles du potager… dont tu t’occupes.

Xanthippe        Avec ton amour… et de la considération… ce qui est rare par les temps qui courent.

Xanthippe et Téléphas se regardent. Un temps.

Téléphas        Je t’aime, Xanthippe, et t’estime…  et ma femme j’affame…

Xanthippe        Il y a peu, pourtant, tu as vendu un cratère et rapporté une pleine coupe d’olives.

Téléphas        En vendant une coupe, Atticos en ramène un cratère plein. Il est vrai que Pyrrhine pose pour lui. Déjà, au Pirée, les hommes à ma sœur faisaient fête. Qu’y pouvais-je si, à la grappe chaude et charnue, les marins préféraient le raisin sec… L’habitude de l’austérité à bord bien sûr et puis, et puis, les prostituées filiformes de Corinthe font école. Tiens ! Même au sycophante, je déplais…

Téléphas        La figue, autant que le raisin, offre du piquant en séchant.

Xanthippe        Va donc aux corbeaux ! Est-ce de ma faute si les lentilles font grossir ?

Téléphas        Mange les oignons. Laisse-moi les lentilles.

Un temps. Xanthippe passe une main négligente sur ses cheveux.

Xanthippe        Est-ce de ma faute si, à l’instar d’Aphrodite, ma sœur naquit blonde ?

Téléphas        Décolore tes cheveux.

Xanthippe        M’aimerais-tu encore ?

Téléphas        Sans doute.

Xanthippe soupire.

Xanthippe        Serons-nous toujours pauvres ?

Téléphas        Regrettes-tu donc tant le port ?

Xanthippe        Non, bien sûr mais… On a beau noyer sa jeunesse, le cadavre remonte…

Téléphas        Ah !… La jeunesse…

Téléphas secoue la tête, efface un trait de fusain avec un chiffon et recommence à dessiner.

Xanthippe        La tienne, Téléphas, je la connais à peine. Tu revenais d’Egypte, m’as-tu dit…

Téléphas        L’Egypte… Figure-toi que l’on y dessine sur tous les murs, gens et animaux de face, à tête de profil, tous aussi minces qu’un fil, sans muscles ni tétons… Ta sœur y ferait recette.

Xanthippe prend un air faussement indigné.

Xanthippe        Et… pas moi ?

Téléphas        Entourée de bandelettes, aux crocodiles sacrés, tu servirais de repas. Imagine-toi que ces Barbares divinisent aussi les animaux !

Xanthippe crache à terre.

Xanthippe        Au Pirée, l’on m’a traitée de chienne… Au moins, un crocodile sacré, ça pose !

Téléphas        Femme ! Fais-en autant.

Xanthippe se dresse et prend un air ridicule, portant sa marmite sur l’épaule comme un vase.

Téléphas        Laisse le ridicule à ta sœur et montre ta dignité.

Xanthippe        Belle dignité, en vérité, que d’éplucher des oignons.

Téléphas        Préférerais-tu t’éplucher toi-même à la façon de Pyrrhine ?

Xanthippe se rassoit en bougonnant et reprend son travail. Téléphas dessine, quelque peu absent. Un temps. Xanthippe regarde sur sa gauche.

Xanthippe        Vois qui s’avance, au bout de la rue.

Téléphas        Qui est-ce ?

Xanthippe        Agathon, le parasite.

Téléphas        Décidément, cette ruelle est bien mal fréquentée. Cache vite tes oignons.

Xanthippe        Agathon, manger des oignons ? Ha ! Il serait chassé de partout

Téléphas        Bah ! Le misérable se parfume.

Xanthippe fait des gestes amples.

Xanthippe        De baumes et d’onguents dont raffole ma Pyrrhine. Oh ! Le fumet des marins, elle ne s’en formalisait pas non plus… Et cette sotte en conserve, indélébile, un arôme de saumure.

Téléphas        Ta propre sœur.

Xanthippe éclate de rire et s’essuie les yeux.

Xanthippe        Propre ? Ha ! Aussi propre sous sa crasse que nue sous ses oripeaux… Mais voici Agathon qui arrive… et empeste déjà !

<= Acte 1 – Scène VII                                                            Acte 1 – Scène IX =>

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