Acte deuxième – Scène VII

par Georges Grammat

Un temps. Xanthippe ressort et descend l’escalier, amphore sur l’épaule, aussi gracieuse que sa silhouette le lui permet. Elle va servir. Pyrrhine ramasse sa coupe et, en la tendant, fait une bouche en cul de poulet.

Pyrrhine        Meuuuh !

Xanthippe        Excuse-moi, chérie, je ne connais point le cri du raisin sec sous le poids d’un marin.

Pyrrhine        Tu me paieras cet affront.

Xanthippe s’esclaffe sainement.

Xanthippe        En attendant, bois à la santé de la vache qui rit.

Tous boivent, y compris Pyrrhine qui réagit, sarcastique.

Pyrrhine        Ton esclave serait-il donc fatigué que tu sers à boire ? Existe-t-il seulement, ou l’as-tu rêvé ?

Xanthippe        Ne vient-il pas de te reconnaître à l’Agora, sotte ?

Pyrrhine        Tu dis juste mais… l’infâme s’est joué de toi : il ne reviendra pas.

Xanthippe        Il a néanmoins laissé sa besace.

Pyrrhine se dresse, son sac tombe à nouveau avec ses rouleaux de tissus qui s’éparpillent. Elle regarde de tous côtés.

Pyrrhine        Par les Dieux ! Où cela ?

Xanthippe        Là-haut. Chez moi, cependant…

Pyrrhine se précipite dans l’escalier où ses talons hauts ne font guère merveille.

Xanthippe        … cependant, crains sa vengeance divine.

En plein milieu de l’escalier, Pyrrhine trébuche, se tord la cheville et grimace de douleur puis se raccroche avec peine à la rambarde. Xanthippe étale ses doigts d’une main et en inspecte les ongles.

Xanthippe        Ha.

Pyrrhine redescend, va se rasseoir en boitillant, en grimaçant. Xanthippe la contemple, narquoise. Les deux hommes s’offrent un sourire complice. Pyrrhine fouille dans son sac, en sort son miroir de bronze et rectifie le désordre non apparent de sa chevelure.

Pyrrhine        Que m’importe un paquet de hardes.

Xanthippe va s’asseoir à côté de sa sœur et fouille dans le panier d’osier, en sort des tissus.

Xanthippe        Tu en as suffisamment trouvées à l’Agora. Montre donc.

Les deux femmes papotent à voix basse, palpant les tissus. Téléphas vient d’asseoir sur la margelle. Atticos le rejoint, reste debout à son côté.

Atticos        Allons, mon bon Téléphas, reviens donc sur terre. Que cet adolescent te promette la lune, soit ; mais qu’il accepte, en tant que maître, un modeste potier…

Téléphas        En attendant la lune, il se met à notre service et paie pour cela.

Atticos lui parle en faux-aparté.

Atticos        Dis-moi, dis-moi, aurait-il perdu l’esprit ?

Téléphas        L’esprit, peut-être pas, mais l’estime de son géniteur, oui. Un père qu’il a froissé, un père qu’il veut reconquérir.

Atticos        Les jeunes ont de ces audaces : récupérer l’estime de l’auteur de leurs jours en se réduisant à l’état d’esclave !

Téléphas va se planter face au décor sur lequel on voit l’Acropole. Atticos le regarde, perplexe, regarde les femmes qui papotent en admirant les tissus. Va aux côtés de Téléphas.

Atticos        Que t’arrive-t-il, ami, tu me sembles préoccupé.

Téléphas        Comment accéderais-tu au sommet de l’Olympe ?

Atticos        Que les Dieux me préserve d’y vouloir grimper.

Téléphas pointe le dos vers la citadelle.

Téléphas        Face à une citadelle, la conquête commence par le bas.

Atticos        Ton bon vin m’enfume l’esprit, brave Téléphas ; délabyrinthe donc tes propos.

Téléphas brusquement ricane. Cet acte inhabituel surprend et fige tout un chacun. Les deux femmes lâchent leurs tissus et écoutent les hommes.

Téléphas        Combien cela est humain… Que l’étranger puisse reconnaître un talent que mes proches me dénient, te trouble.

Atticos pose une main sur l’épaule de Téléphas, toujours de dos, immobile, qui ne réagit pas.

Atticos        Allons donc, de nous deux, tu es le meilleur. Et… si tu voulais…

Pyrrhine        Son talent ! Depuis le temps.

Xanthippe        Le tien, chérie, les galériens en parlent encore.

Les deux hommes se tournent vers les femmes qui se chamaillent.

Pyrrhine        Ma pauvre amie !… Quel souvenir laisseras-tu quand la jarre, débordante de déchets, attirera les mouches dans l’arrière-boutique d’un marchand ?

Xanthippe        De moi, elles t’entretiendront, ces bestioles qui te suivent à la trace !

Atticos va vers les femmes, en agitant ses bras courts.

Atticos        Femmes ! Femmes ! N’allez-vous pas cesser vos jacasseries ?

Atticos pivote et, mains dans le dos, revient vers Téléphas, toujours immobile et de dos, face à l’Acropole, et qui ne réagira pas aux propos de son beau-frère.

Atticos        Attends ! Attends ! Et si l’on attachait, à l’encolure de chaque jarre, une barquette de raisins secs, à l’effigie de Pyrrhine ?

Xanthippe        Ta femme en cadeau ? Voilà qui serait nouveau.

Pyrrhine        Chérie, je propose que l’on te promène, toi, dans les rues d’Athènes, avec la barquette autour du licou.

Xanthippe        Je n’ai pas tes parfums pour m’annoncer, chérie. Quelque instrument sonore serait nécessaire.

Pyrrhine        Meugle !

Atticos fait pivoter Téléphas et l’amène, bien contre son gré, près de la rampe.

Atticos        Dis-moi, dis-moi, Téléphas, des barquettes, je n’en fabrique point mais… avec quelque vigneron, je pourrais faire affaire. Ton Pélopidès en connait peut-être qui accepteraient un peu de renommée.

Pyrrhine        Traître ! Tu te mets aussi à sa botte ?

Atticos        Je réagis en habile commerçant. A cet homme, beau-frère, peut-on faire confiance ?

Téléphas va s’asseoir sur la margelle et passe la main dans l’eau.

Téléphas        Son regard m’a paru aussi limpide que cette eau. L’homme s’est montré sous un bon jour, il t’aurait convaincu également.

Atticos bat des mains.

Atticos        Admirable. Me le présenteras-tu ?

Xanthippe se penche en avant et pose les mains sur ses hanches.

Xanthippe        Avec joie ! Atticos, avec joie. Ta fripée l’a amusé.

Pyrrhine se lève, range ses rouleaux dans le sac d’osier et regarde Xanthippe de haut.

Pyrrhine        La fripée reprend ses fripes venues de Milet.

Atticos        A ta sœur, tu voulais en offrir.

Pyrrhine tend un bras vers la robe rouge de Xanthippe, puis sort par la gauche en boitillant.

Pyrrhine        Garde donc la tienne de fripe, propre à attirer le taureau.

Atticos suit la lente sortie de sa femme du regard, hausse les épaules et regarde Télephas qui, toujours, passe une main dans l’eau.

Atticos        Dis-moi, dis-moi, me le présenteras –tu ?

Un temps assez long.

Téléphas        Non, Atticos.

Atticos        Non ?

Téléphas        Non.

<= Acte 2 – Scène VI                                                           Acte 2 – Scène VIII =>

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

_

Publicités