Acte deuxième – Scène V

par Georges Grammat

Xanthippe apparaît au balcon avec une pile de coupes et une amphore.

Atticos        …s’il est tel que tu le représentes, certes, il est beau. Plus encore, beau-frère, tu l’as divinisé.

Téléphas        Crois-tu me flatter ?

Pyrrhine range son miroir, pose son sac à terre, se lève et vient arracher le vase des mains d’Atticos. Le regarde de loin, le rapproche de son museau. Xanthippe descend l’escalier.

Xanthippe        Ne t’approche pas trop de lui ! Tu risques de l’émoustiller… et lui, pourrait… s’émouvoir.

Pyrrhine grimace comme Atticos retourne à la margelle. Pyrrhine devient apoplectique et échappe le vase qui se brise… et Atticos de se figer, et de regarder le ciel. Xanthippe s’arrête aussi presque au bas des marches, ravie. Pyrrhine se tourne vers elle en grimaçant puis affiche un sourire épanoui, et se rassoit, faisant des mines.

Pyrrhine        Je suis si maladroite. Atticos, mon ami, paye donc ce vase à Téléphas.

Xanthippe        Paye-le donc toi-même… et à ta façon : en nature.

Pyrrhine vient prendre les coupes de mains de sa sœur et les place sur le banc. Nous comprenons, à ce moment que l’animosité entre sœur n’est que pose : venues du trottoir l’une et l’autre où elles ont souffert, elles s’aiment bien.

Pyrrhine        Ma chère, il me faudrait casser plus d’un vase.

Téléphas        Paix ! femmes. Sais-tu, mon bon Atticos, que Pélopidès est riche, et pas seulement grâce à l’oliveraie de son père ?

Pyrrhine        Riche, sans doute, mais aussi insolent.

Xanthippe verse du vin. Atticos montre ses paumes urbi et orbi.

Atticos        On peut être beau, riche… et courtois.

Xanthippe        Comme ta femme ?

Atticos        Ironises-tu ?

Xanthippe offre des coupes aux hommes.

Xanthippe        Ironiser ? Par les Dieux, jamais ! Pour Téléphas l’ironie doit rester le privilège de l’homme. La femme, son humble servante, ne peut que se gausser. Alors, je me gausse ! Je me gausse !

Xanthippe sert Pyrrhine.

Xanthippe        Chérie, je t’accorde beauté, courtoisie et richesse… mais surtout pas en même temps. Belle, tu l’as été dans les bras de notre mère et courtoise, dans ceux des marins ; et te voici riche dans ceux de ton époux.

Pyrrhine respire un grand coup.

Pyrrhine        Mieux vaut l’une après l’autre que… pas du tout.

Satisfaite de sa saillie, Pyrrhine déguste son vin. Xanthippe s’assied sur les marches et tient sa coupe à deux mains. Nous devons comprendre que la féminité de Xanthippe reste naturelle et celle de sa sœur sophistiquée. Atticos soupire.

Atticos        Que Zeus nous préserve des femmes philosophes.

Téléphas        Où diable auraient-elles déniché la philosophie ?

Atticos        Sur le port. Le poisson rend intelligent.

Téléphas        Et qui dit cela, mon bon ?

Atticos        Les pêcheurs.

Tout deux se regardent puis éclatent de rire, montrant ainsi que leur farce est une antienne, dévoilant aussi leur complicité. Atticos se dresse et verse quelques gouttes à terre.

Atticos        Aux Dieux !

Téléphas        Aux hommes.

Les hommes boivent. Atticos se rassoit sur le bord de la margelle. Atticos, gros, a besoin de fraîcheur.

Atticos        Dis-moi, dis-moi, explique donc la démarche de ce riche citoyen qui vient du fin fond de la Grèce juste pour se faire faire son portrait chez toi, te paye-t-il avec ses olives ?

Xanthippe        Dois-je comprendre que l’on évoque notre esclave ?

Pyrrhine s’étouffe en buvant.

Pyrrhine        Votre esclave ? Par les Dieux ! Le vin te monte donc à la tête. Tu ne possèdes pas une obole et ta propre belette crève de faim ; à ma porte, elle vient vainement chercher pitance. Votre esclave !!!

Xanthippe vient se placer aux côtés de sa sœur.

Xanthippe        Chez toi, ma belette aiguise son appétit. Imagine-toi que Pélopidès – notre esclave donc – revient incessamment lui confectionner des grives au miel.

Pyrrhine        Par tous les Dieux de l’Olympe et d’ailleurs, Atticos, entends-tu cette truie ?

Atticos        Allons, allons, ne peut-on plaisanter entre amis ? Rassure donc ma femme, Téléphas, et éclaire notre lanterne.

Téléphas se lève et déambule jusqu’à la statue de Dionysos et retour.

Téléphas        Il arrive à Xanthippe de déraisonner ; c’est le propre des femmes – et la tienne n’y échappe guère. Cependant, Pélopidès a effectivement promis des grives au miel à notre belette et… nous en profiterons aussi si la maligne nous en laisse.

Pyrrhine        Ha.

Atticos        Laisse, ma bonne. Téléphas ironise comme à l’accoutumée. L’ironie est la seule arme du pauvre artiste – ou de l’artiste pauvre – et sans défense. Vois : Téléphas ne sourit même pas.

Pyrrhine        La belle affaire ! Téléphas ne rit jamais… Et d’être marié à ma sœur…

Atticos        Tu t’oublies.

Téléphas, qui s’était planté devant le buste de Dionysos, pivote.

Téléphas        Pélopidès propose de me faire connaître de par le monde.

Atticos        En envoyant des hérauts clamer ton nom ?

Téléphas pivote vers la statue et sourit, comme pour lui-même, en souriant.

Téléphas        Non pas des héros mais, une héroïne. En fait, Pélopidès se propose de livrer ses jarres d’huile avec, dessus, l’effigie de Xanthippe.

Pyrrhine s’esclaffe vulgairement.

Pyrrhine        La place de ta femme serait plutôt dans de l’huile bouillante.

D’un geste imperceptible, Xanthippe verse du vin sur la tunique de sa sœur.

Pyrrhine        Ma tunique ! Venue tout droit de Milet !

Xanthippe s’assoit à côté de sa sœur sur le banc, la poussant quelque peu, lui montrant un visage béat. Pyrrhine lui renvoie un regard meurtrier.

Xanthippe        La viande noble ne se bout pas, Pyrrhine, elle se grille, afin que de son fumet, les Dieux se satisfassent.

Pyrrhine contemple sa tunique avec horreur puis sort un chiffon blanc de son sac. Xanthippe le lui arrache et va le tremper dans l’eau de la fontaine.

Xanthippe        Laisse, petite sœur, ceci est un travail d’esclave.

Pyrrhine        Par les Dieux ! Je te préfère arrogante !

Atticos        Dis-moi, dis-moi, en quoi son huile serait-elle meilleure, agrémentée de la silhouette de ta femme ?

Téléphas        Pas meilleure… personnalisée. Le client charmé par l’apparence, la choisira de préférence à une autre, anonyme.

Pendant ce temps, Xanthippe est revenue vers sa sœur et nettoie la tunique de la tache de vin.

Pyrrhine        Ou à toutes jambes, il la fuira.

Téléphas prend un vase nu sur une étagère, vient se planter au même endroit où se trouve les morceaux du vase cassé, il le regarde un moment, le laisse tomber. Le vase nu se brise.

Téléphas        On décore les vases vides… et pas les jarres pleines. Pourquoi ?

Atticos        Par Zeus ! C’est ma foi vrai ! Mais, en quoi l’emballage avantage-t-il un produit utilitaire ?

Xanthippe        Demande à Pyrrhine qui te ruine en tuniques légères, fines chaussures et robes de safran.

Atticos        Utile, ma femme ? Par les Dieux, voilà qui serait nouveau.

Téléphas marche de long en large.

Téléphas        Les jarres de Poniros voyagent pourvues de son sceau. Un sceau ressemble à un autre. Décorées par le sourire de Xanthippe – et reflétant sa foncière joie de vivre -, ses jarres allécheront le client.

Pyrrhine        Seul un barbare peut être alléché par celle-ci.

Xanthippe fait mine d’arroser sa sœur.

Pyrrhine        Eloigne cette amphore ou je t’étripe !

Féminine, Xanthippe remonte son escalier, l’amphore à la main. Elle rentre chez elle.

<= Acte 2 – Scène IV                                                              Acte 2 – Scène VI =>

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